C-aull et C-Bell
 

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Chapitre 1 : Bienvenue en terre désolée!

C-αull? Est-ce que tu es vivant?! J’entends, au loin, la voix délicieusement synthétique de C-βell. Ils auraient pu lui donner une voix aux intonations strictement humaines, mais les règles imposent qu’un humanoïde doive ressembler à un humanoïde, plutôt qu’à un humain imparfait. Je pourrais me taper la tête contre un mur, sachant qu’elle est indestructible, à penser que le nec plus ultra dans notre monde, c’est d’être un humain fragile plutôt qu’une machine infaillible, dotée d’un cerveau humain.

Enfoncé dans dix mètres d’une roche impénétrable pour tout équipement de forage terrien, je regarde le vaisseau-prison s’éloigner. Je suis manifestement une merveille technologique, tout comme C-βell, si elle ne s’est pas désagrégée suite à notre brutal atterrissage. Ils nous ont expulsés de la chambre d’écluse, en orbite de la planète T-501. Ou 502, ou 503, je ne suis pas certain de me souvenir du nom de la planète, mon cerveau étant le seul organe qu’ils m’ont laissé conserver. Il n’est pas infaillible, lui. Oui, je suis là… là… enfin, ici, dans de la roche… je l’ai compactée sans effort, c’est à se demander pourquoi personne n’a pensé à excaver des parcelles de terre en lançant des humanoïdes depuis la tropopause, ce serait super efficace!

J’entends un couinement lointain. La tropo quoi? Tu racontes quoi encore? Ok, bon, C-βell connaît rien aux couches de l’atmosphère. Si je dois être honnête, et j’aimerais éviter de l’être trop dans ce récit, je ne les ai apprises que quelques jours plus tôt, lorsque j’ai surpris des robots, ceux chargés de notre expulsion, en train de discuter avec leurs maîtres, qui sont aussi devenus nos maîtres. Un doute semblait régner quant à la hauteur requise pour nous expulser sans que nous subissions trop de dommages. La troposphère semblait un choix sûr. Moi, je vous le dis, leur largage depuis la mésosphère, ça passe les doigts dans le nez! C’est un des ingénieurs qui a dit ça, un ingénieur qui a un gros nez et des petits doigts. Non, je n’ai pas aperçu sa tête, mais vu le risque qu’il prend à dire ça, c’est certain qu’il a pas de gros doigts, ou alors, il a un gros nez.

C-βell apparaît au-dessus de moi, et je me sens comme un employé d’une ville terrienne majeure en train de faire une sieste, confortablement lové dans de la roche ébène, striée de traits argentés. Amie humanoïde, va falloir que tu me tires de là, parce que je suis coincé, et j’ai peur de me casser quelque chose en bougeant. C-βell est d’humeur serviable ce matin, elle tend vers moi un de ses bras rétractables, au bout duquel une main magnifiquement ciselée m’invite à la serrer. Elle me tire de ma torpeur. Aristote serait fier de te voir te servir de ta main comme un outil!

C-βell entraîne ses nouveaux yeux à leur donner une expression de reproche. Tu vas arrêter tout de suite avec tes sujets philosophiques, pondus par des philosophes morts depuis 3000 ans. Tu as étudié la philo juste un an, je le sais bien, on était ensemble! Je ne vois pas l’intérêt de jouer à l’érudit parce que tu te souviens juste du titre de tes examens! Ouch, ça fait mal à entendre, mais c’est tellement vrai. Connaître des citations philosophiques sans les comprendre, ça fonctionnait admirablement bien pour séduire les êtres vivants de tout sexe physique, ou psychologique, de nombreuses planètes que j’ai visitées.

Il suffisait juste de trouver quelqu’un qui n’avait même pas étudié la moindre année la philosophie, et je passais pour un brillant penseur. C’était délicieux. Si jamais je tombais sur une personne intellectuelle, je me contentais de répondre des « parfaitement », « mais oui bien sûr », « j’allais le dire moi-même », et je la séduisais aussi, parce que les personnes intellectuelles adorent qu’on ne les contredise pas. La séduction, c’est un jeu facile pour moi.

C-βell? Merci pour ton aide précieuse! C’est agréable de pouvoir me tenir sur mes deux… mes deux… ça ressemble à des jambes grâce à cette épaisse couche de siliconoïde doré qui imite brillamment la peau humaine. Imiter, j’insiste, parce que là encore, un humanoïde ne doit pas trop ressembler à un humain, connu à travers les galaxies pour leur peau granuleuse, poreuse, suintant la graisse, et pour résumer, si imparfaite. Si une chose ne me manque pas, c’est bien ma peau, qui rapportait une petite fortune à la compagnie intergalactique du cosmétique de Vénus. « Elles méritent de te voir beau! Sois beau, avec Venuscosm! », c’est leur slogan. Elles, c’est tous les êtres vivants qui ne me trouvaient jamais assez beau, et ce n’était pas faute de dépenser un bon lot de new dollars.

Alors, voilà, C-αull, c’est notre planète, pour l’éternité. « T-501 » c’est même pas romantique comme nom de planète. On n’est même pas là depuis une heure que C-βell semble nostalgique, ou en dépression, je n’ai jamais vraiment su distinguer l’une de l’autre. Si ses yeux pouvaient pleurer, je pense que des larmes couleraient. C’est certain que de penser à la vie éternelle peut donner le vertige. Surtout qu’on est juste deux, en tant qu’espèce animale, sur une planète poubelle et végétale du système solaire des « T ». Ce système solaire semble avoir été dessiné par Dieu, ou par Dieux, pour servir de prison à des gens comme nous, qui ne méritons pas la mort pour nos crimes. On mérite juste de vivre pour toujours, avec notre conscience, dans ce corps imputrescible, qui résisterait à un éclatement de noyau planétaire, supposément, selon l’ingénieur en chef du vaisseau-prison, celui aux doigts minces.

T-501 tourne autour de son unique soleil, comme un millier d’autres planètes dont le nom commence par un « T ». Je ne sais pas encore où elle est située dans tout ce désordre, mais j’espère que nous aurons la chance de pouvoir vivre plusieurs saisons, de vraies saisons. Je serais déçu de subir un été permanent, ou un hiver permanent. Cela ne changera rien à nos corps, mais notre cerveau, lui, sera le premier atteint par un climat uniforme. J’ai déjà croisé, dans un bar mal famé de la banlieue de New-New-New-York, sur Jupiter, une ancienne condamnée à 300 ans d’isolement. Elle vivait sur T-711. Son hiver, c’était + 71 degrés Celsius. Son printemps, c’était + 71 degrés Celsius. Son été, c’était + 71 degrés Celsius. Son automne, c’était + 20 degrés Celsius. Les fleurs, légumes et arbres tentaient de pousser en automne, puis brûlaient le reste de l’année.

Je lui ai parlé de la théorie de la main en tant qu’outil, d’Aristote, et j’ai pu passer la nuit à la consoler. Le seul problème, c’est qu’à 3N-York, la température, c’est -150 degrés Celsius de moyenne, merci Jupiter. Bien que tout soit conçu pour résister à un tel froid, notre motel miteux de banlieue était bien mal isolé. Il n’était pas rare d’y retrouver des clients congelés dans leur douche, mais bon, c’est pas cher, alors c’est difficile de se plaindre. Il existe même à New-New-New-York, un tourisme médical pour se faire cryogéniser à bas prix. À -150 degrés, pour quelques new dollars, un motel mal isolé rend la cryogénisation bon marché. Ëlsa, ma condamnée de 300 ans, rêvait de froid, et voulait dormir la fenêtre ouverte. Faire l’amour en combinaison de survie, oubliez ça. J’ai dû être romantique et vertueux toute la nuit, c’était d’un ennui rare.

C-αull, je t’ai posé une question, arrête de rêvasser! T-501, tu la connais cette planète? C-βell me tire de mon cauchemar jupitérien, pour me ramener à une réalité pire que celle-là. Non, j’ai connu une fille qui a passé du temps sur T-711, et si on est chanceux, ici il fera pas 71 degrés Celsius pendant neuf mois. J’observe rapidement les alentours, et je vois des vallées, des ruisseaux, des montagnes. Je pense qu’on est chanceux. Partout ici la végétation a l’air assez mature, donc les saisons doivent être assez équilibrées. Mon capteur météo indique une température actuelle de quatorze degrés Celsius, avec un facteur éolien qui retranche trois degrés, et un facteur d’humidité qui en rajoute cinq. Je sais, la météo c’est pas simple, ça exige d’avoir suivi des cours de maths renforcés pour savoir si on va avoir chaud ou froid.

De toute façon, peu importe… qu’on l’aime ou pas notre planète, c’est comme notre enfant, on ne la choisit pas. Enfin, ça, c’était ce que disaient mes ancêtres de 1000 ans plus vieux que moi, avant que la génétique vienne les secourir pour ne plus avoir des enfants encore plus imparfaits que des humains imparfaits. Oh, non, je dois surveiller le flot de mes pensées. Je sens se développer une aigreur en moi, envers l’humanité. Parce que je l’ai perdue? Ou parce que je suis devenu une formidable machine… qui va juste servir à arpenter T-501… pour l’éternité… sans avoir rien à faire… je vais déprimer.

Allez, C-αull, fais pas cette tête-là. On est prisonniers ici, on a pas le choix. Allons visiter T-501! Vers l’infini, et au-delà! Je me tourne vers C-βell . Ça me dit quelque chose cette expression-là! Elle se tourne pour rigoler. Oui… ça vient d’un grand philosophe qui a beaucoup voyagé à travers l’espace! Elle est tellement drôle, mais j’ai rien compris. Bon, le mieux est effectivement d’aller visiter T-501! C’est parti!

Chapitre 2 : Le vaisseau créateur de fantômes

Je touche l’inscription gravée sur ma tempe droite, avec le coussinet de mon index droit. Je ne vois pas l’inscription, je me contente de la dessiner à l’identique, avec mon doigt. Je repasse chaque lettre, comme une jeune fille qui joue avec une mèche trop longue de ses cheveux.

Chaque lettre me rappelle que je suis devenu C-αull, sept jours plus tôt, bien que je déteste les flashbacks :

Sybelle partage une menotte avec mon poignet droit, et c’est vraiment dommage, parce que je suis droitier. Je n’ai aucune habileté à me gratter avec ma main gauche, et je sens son agacement à chaque fois que je bouge son bras pour gratter mon nez ou l’arrière de mon cou. Il suffit que je sache que je ne doive pas me gratter, pour que des régions insoupçonnées de mon corps me harcèlent pour que je les gratouille, et elles jurent sur tous leurs saints que cela leur apportera une détente exceptionnelle, à elles, tout comme à moi. Mais je ne peux pas expliquer à Sybelle que mon corps me parle, et souvent m’implore.

Elle regarde la Terre qui s’éloigne, à travers un hublot de cette modeste navette, qui nous emmène vers U-743, le vaisseau-prison terrien, unique dans notre galaxie, qui transforme les humains en humanoïdes. À quoi tu penses, Sybelle, en regardant la Terre pour la dernière fois? Je déteste les silences, alors je pense meubler la conversation en lui demandant ce qui peut bien traverser son esprit. Si c’est ta question, je n’ai aucune mélancolie à son égard. Quand je la vois, de loin, elle me rappelle toutes mes défaites, tous mes échecs. Je la regarde, et j’ai envie de la prendre dans ma main droite, puis de l’écrabouiller, pour sentir l’eau des océans couler au creux de ma paume, pour sentir ses séquoias à feuilles d’if devenir des échardes dans ma peau… et toi, Cole, tu penses à quoi en la regardant?

J’essaie de produire un effort surhumain dans mon cerveau pour ne pas répondre ce qui passerait pour un manque d’inspiration poétique. Je regarde la Terre s’éloigner, et mon seul regret, c’est celui qui fait contracter mes papilles gustatives à l’idée que, plus jamais, je ne goûterai un succulent plat de frites-mayo de Chez Gérard Patates-Frites. J’y pense, et je les vois devant moi, attendrissantes, leur couleur dorée me rappelant les trésors des civilisations précolombiennes. Je les touche et leur fermeté me rappelle celle des poitrines généreuses des métisses Mercuriennes. Je les engouffre les unes après les autres dans ma bouche, et leur craquant irrésistible évoque en moi le doux craquement des os du cou de mes ennemis, moins experts que moi en arts martiaux. Et que dire de la mayonnaise créée par le mésestimé Gérard, big boss de Chez Gérard Patates-Frites, qui pesait au milligramme près son jaune d’œuf de merle d’Amérique, sa moutarde aux grains anciens des prairies d’Amérique du Nord-Nord-Nord, et son huile aux graines de colza venues d’Inde.

Non, je me dois d’être sirupeusement romantique. Sybelle, je regarde la Terre, et je regretterai à jamais le Lac qui m’a vu naître, celui qui a inondé l’ancienne Afrique équatoriale. Je regretterai à jamais les effluves inodores des centrales de mon adolescence, qui répandaient leur fumée d’uranium dans nos vallées. Sybelle se tourne vers moi, dirigeant un regard soupçonneux dans mes yeux innocents. Ouais, c’est ça… Ah, c’est un moment important de mon histoire. Le « ouais, c’est ça », de Sybelle, c’est sa marque de fabrique. Si un jour, elle ne met pas en doute ce que je dis d’intelligent avec un « ouais, c’est ça », je saurais qu’elle a été victime d’un lavage de cerveau. Ma marque de fabrique à moi, c’est de lui répondre par un haussement d’épaules. Avec nos manies, nous formerions un parfait vieux couple, si seulement nous n’étions pas déjà un très vieux couple.

La navette qui nous transporte vers U-743 est désespérément vide, vide de pilotes, vide de gardes, et vide d’autres prisonniers. Tout est automatisé. Les humains sont plus utiles pour défendre les divers royaumes, pour fabriquer des armes pour les divers royaumes, et pour nourrir les divers royaumes, dans cet ordre. Ëlsa, la condamnée à 300 ans de solitude sur T-711, me racontait que la robotisation du processus de condamnation était indispensable, pour éviter que des humains puissent voir les condamnés devenir immortels, et ainsi être attirés par l’idée de devenir immortel. Bien qu’il faille le vivre pour le croire, être immortel, c’est d’un ennui inconcevable, surtout sans frites-mayo et elfes robotisés pour vous tenir compagnie.

Sybelle, elle, ne compte pas comme un objet de désennui. J’aurais pu avoir ma planète à moi tout seul, mais notre avocat a argumenté que nous étions, elle et moi, la main droite et la main gauche dans tous nos assassinats. Sans l’un, le crime n’existait pas, sans l’autre, le crime n’existait pas, et sans crime, pas de coupable, pas de condamnation. Notre avocat était brillant, jusqu’au moment où les procureurs ont considéré que nous n’étions qu’un, et ils nous ont condamnés, ensemble. La justice, ça donne mal à la tête, alors que l’épée laser règle bien mieux tout problème à la tête.

« Prison U-743, pour vous servir! Pour 100 ans, 300 ans, ou pour toujours, nous vous offrons les années nécessaires pour vous repentir et… et… *incompréhensible*… et… et...» Et on saura jamais la suite, le panneau qui nous accueille à l’entrée du vaisseau-prison vient de boguer. C’est sans doute mieux ainsi, parce que les discours moralisateurs, quand toute sa vie on a vécu par l’épée et pour l’épée, c’est aussi utile que de pratiquer les premiers soins à un ennemi dont le corps vient d’éclater en un millier de copeaux de sang après l’explosion d’une grenade qu’on lui a fait avaler. Sybelle donne un coup de poing à l’écran moralisateur et, aussitôt, notre menotte commune scintille d’un merveilleux bleu lumineux, puis nous jette un courant électrique à travers le corps. « Tout geste violent est, et sera puni par électrocution, blip, blip. » L’écran bogue, mais la menotte non. Sybelle, calme tes nerfs, j’ai assez subi d’électrochocs pour me faire avouer que tu étais le cerveau de notre duo, j’ai assez donné!

Je n’ai effectivement pas résisté à la torture pour la dénoncer. On en a jamais parlé, mais je ne pense pas qu’elle me le reproche. Je sais que tu as craqué sous la torture, je le sais très bien. Je t’ai choisi parce que tu disais être le plus fort, physiquement, mentalement. Tu disais être prêt à mourir pour moi! Bon, elle a l’air fâchée. Ça sert à rien de discuter, elle ne comprend pas que la mort ne me fait pas peur, mais avoir mal, oui. Je hausse les épaules.

M. Cole? Voici votre cellule de conditionnement, la CC101. Mademoiselle Sybelle? Vous serez dans la CC103. Nous préférons que nos patients soient éloignés pour qu’ils ne s’entendent pas crier les uns les autres, cela pourrait nuire à votre métamorphose. Je vous en prie, rejoignez votre cellule… Le robot se plie en deux, imitant un fidèle serviteur, mais pas notre serviteur, leur serviteur. Il est d’une politesse remarquable. Les pires horreurs se font sous une bonne dose d’apparence mielleuse. Je ne regarde pas Sybelle qui s’éloigne, je suis absorbé par le minimalisme de ma cellule. Je vois une chaise qui ressemble à ces chaises de dentiste d’un ancien temps que les moins de 1000 ans n’ont pas connues. Je ne vois aucun outil. Après tout, c’est peut-être une simple chaise.

Je m’assois dans la simple chaise, qui, aussitôt, me retient comme un aimant. Je comprends que les vêtements dont je suis vêtu sont cousus avec un fil métallique et que de simples aimants m’empêchent d’opérer le moindre mouvement. C’est ingénieux, et ça permet à la cellule de conserver un charme dépouillé. M. Cole? Je m’appelle C-θzII. Vous serez mon hôte pendant tout le processus de déshumanisation. Son nom est bizarre. Ton nom, c’est Cozy? C’est ça? Le robot se tourne vers moi et me sourit, autant que ses lèvres immobiles puissent indiquer un sourire de sympathie. Excellente remarque, M. Cole. Autrement dit, je suis un Cyborg-Thêta-revision-Z-Inanimate-Insanity, soit C-θzII. Nos maîtres ont un humour déconcertant. Ils peuvent passer des heures, et des heures, à brainstormer, pour trouver une nouvelle nomenclature pour chaque condamné. Sachez, M. Cole, que Mademoiselle Sybelle pourra continuer à vous appeler Cole grâce à l’ingéniosité sans limite de nos créateurs, ils ont choisi de vous dénommer C-αull, soit Cyborg-Alpha-revU-Lucky-Loser, tandis que Mademoiselle Sybelle deviendra C-βell. N’est-ce pas comique? Un rire de synthèse préenregistré me glace le sang. Ils trouvent ça drôle. Ils trouvent ça… ils trouvent… ils…

M. C-αull? Tenez, regardez-vous! Je m’éveille d’un cauchemar et je vois le robot, tel un coiffeur, tenir un miroir en face de moi, pointant mon visage qui n’est pas mon visage, pointant des cheveux qui ne sont pas mes cheveux. Je bouge une tête qui n’est pas ma tête. Un vertige me saisit. Je ne pensais pas que ne plus être moi serait aussi terrifiant. La seule chose qui est conservée est mon cerveau, que je sens comme flotter dans une coquille de métal emprisonnée dans ma tête. Je vais devoir apprendre à ne pas bouger trop vite parce que je sens des tuyaux métalliques qui doivent relier, j’imagine, mon cerveau aux différents organes moteurs de ce nouveau corps. Ça fait mal.

Je me lève et je tente d’apprivoiser mes nouvelles jambes. Elles marchent, si j’ose dire, admirablement bien. Je ne sens même plus la douleur lancinante de mon ancien genou artificiel, remplacé lors d’un combat à la machette qui n’avait pas tourné entièrement en ma faveur. Ma cellule dépouillée possède un miroir pleine grandeur, j’appuie mes mains sur lui, je me regarde, et je ressens une rage incontrôlable qui ne naît pas dans mon ventre. Je ne ressens plus aucun effet physiologique de mes humeurs dans mon corps, tout est dans mon cerveau. M. C-αull? D’après nos statistiques, le temps d’adaptation à votre merveilleux nouveau corps peut prendre de quelques jours à quelques années, alors, nous vous conseillons, dans les premiers temps, de ne jamais vous regarder dans un miroir, ni de jamais regarder un autre condamné. Sachant que je vais vivre avec Sybelle, pardon, C-βell, mon adaptation va être longue… j’aimerais casser ce miroir, mais mon cerveau est incapable d’envoyer les ordres appropriés à mes nouveaux bras.

M. C-αull? Une dernière chose… un module IA a été greffé à votre cerveau. Il est absolument normal que vous ayez des désirs d’abuser des pouvoirs donnés à votre corps, mais le module vous empêchera de faire ce que vous souhaitez. Sachez toutefois que vous êtes chanceux, le module a été mis à jour en version 1.1 la semaine dernière. Maintenant, la palette d’émotions s’est enrichie de la dépression, la névrose et la paranoïa. Nos créateurs ne veulent pas que les condamnés vivent trop heureux. Un seul mot me vient à l’esprit : formidable.

Chapitre 3 : Retour sur terre

C-βell est assise sous un rocher qui la protège du vent et de la pluie, bien que nos nouveaux corps n’aient rien à craindre d’aucun élément naturel. Elle se repose de ne rien faire. Moi, je consulte la partie inférieure de mon index droit, où ils ont logé un écran supra amoled de la compagnie Samsonge. Je lis dessus que ça fait trois jours que nous sommes sur T-501. Il existe une fonctionnalité alternative qui permet de voir le temps restant à notre condamnation. C’est con à dire, mais on est condamnés pour l’éternité, et les brillants ingénieurs de Samsonge, car oui, ce sont juste des hommes, ont oublié de configurer cet aspect. Je ne vois donc qu’une interminable suite de neufs, qui ne se décrémente jamais. Des femmes ingénieuses de la compagnie Pappeul Incorporated auraient sûrement mieux fait.

J’ai tellement aimé ces femmes ingénieuses, dirigées par un conseil d’administration composé exclusivement de jeunes mâles rabougris. Ils m’ont demandé d’aller assassiner l’entier conseil de gérance de Samsonge, leur seul rival dans la galaxie. Une experte ingénieuse tenta de leur expliquer que ce serait un échec, mais les jeunes mâles salivaient à l’idée de voir les têtes tranchées de leurs rivaux, roulant sur le sol. Moi, tant qu’ils me donnaient mon lot de new dollars, et que la mission correspondait aux désirs de rébellion de Sybelle, je me moquais bien que leur pouvoir de domination s’étende.

L’ingénieuse experte, in fine, eut raison. Quelques heures après que j’aie décimé, laborieusement, l’entièreté du conseil de Samsonge, de nouveaux membres du conseil paradaient devant les caméras. La culture d’entreprise est si forte chez Samsonge, qu’il aurait fallu que j’assassine jusqu’au balayeur le moins gradé de la compagnie, pour espérer les mettre à terre. Malheureusement pour eux, les jeunes mâles assoiffés de pouvoir de chez Pappeul n’avaient pas assez de new dollars à me donner pour me rendre jusque là, et puis Sybelle n’aime pas ça que notre cercle terroriste s’attaque aux sans-grade. Pour fomenter une révolution qui soit un succès, il faut se fonder sur les plus démunis, et non éliminer les plus démunis, sinon on est plus les chefs de grand-monde.

C-βell est maintenant allongée sous son rocher. Ça fait trois jours que je n’ai pas mangé. Je n’ai aucun besoin de manger, mais j’ai faim. Mon cerveau a faim. Cet inadapté refuse de comprendre qu’aucune nourriture est nécessaire à mon fonctionnement. Même si je le lui explique, je sens que ce qu’il veut, c’est ressentir le plaisir de dévorer de la chair, d’engloutir des monceaux de mets aux parfums exotiques. Mais tout ça c’est fini… et pourtant… et pourtant… je regarde C-βell, allongée… et elle serait délicieuse, accompagnée d’un peu de miel coulant dans le creux de son cou…

C-αull?! Mais tu fais quoi? C’est quoi ton problème? Lâche mon cou tout de suite! Je me redresse, honteux, piteux. Une saveur métallique ne parvient pas à quitter ma bouche. Même si je suis affamé, le métal ne me satisfera pas. Désolé, C-βell, je me suis souvenu de notre voyage à Vénétia, la cité engloutie du royaume de la Grande Lombardie, où pendant trois jours j’ai pu goûter à ta peau délicieusement sucrée. Je me demandais ce qu’aujourd’hui ta peau goûterait. C’est un goût désagréablement ferreux. Elle se lève et me foudroie du regard. Tu n’as qu’à lécher ton bras, idiot, nous sommes semblables en tout point!

Je m’éloigne prudemment de mon clone physique. Je pensais que dans le vaisseau U-743, ils prendraient soin de reproduire l’anatomie d’une femme humaine pour Sybelle, et l’anatomie d’un homme humain pour ma modeste personne, mais non. Ils ont juste inséré notre cerveau dans un corps de robot vacant, puis gravé nos nouveaux noms sur nos tempes, et voilà, c’était fini pour la métamorphose. Oui, j’ai perdu ce que certains appelleraient ma virilité, mais à l’âge où j’étais rendu, la mécanique était assez faible et rouillée, rongée de surcroît par le nombre assez important de maladies que j’ai pu contracter à travers les différentes galaxies. Faut que j’arrête de penser à ça, le souvenir d’une délicieuse mercurienne métisse revient à mon esprit, et sa beauté brute et sauvage ne peut plus produire aucune réaction physique en moi. C’est navrant.

Pour se féminiser, C-βell a récupéré des lianes constituées de feuilles séchées, puis les a enroulées autour de sa tête, les plus longues serpentant jusqu’au creux de ses reins. C’est assez ironique de constater qu’elle cherche à modeler son physique pour ressembler à celle qu’elle était. Nos créateurs nous donnent pourtant l’occasion unique de transcender notre genre, afin de ne plus être, ni un homme, ni une femme. Pour la première fois, mon patrimoine génétique peut être oublié. Fantastique, non? Non? Ok… la réponse, c’est non. Je suis un fichu mâle alpha dopé au sentimentalisme, et les cellules gliales de mon cerveau le savent très bien. Je suis un mâle poussé par l’instinct de se reproduire, et pas juste avec des mercuriennes métisses. Mon cerveau sait qui je suis, et jamais je n’accepterai ce corps d’humanoïde androgyne. C-βell veut se souvenir qu’elle est une femme, et je veux me souvenir que je suis un homme. Si seulement il existait des animaux sur T-501, je concevrais pour moi un collier en dents de reptile, une boucle de narine gauche en occiput humain, ou encore un somptueux caleçon en peau d’un animal terrorisant ces montagnes. Je serais un homme, un vrai!

C-αull? Quand tu auras fini de te tripoter le truc en pensant à je ne sais quoi dans ta tête, tu te souviendras que tu m’as promis d’atteindre cette montagne, là-bas, la plus haute, avant la tombée de la nuit! Elle me fatigue, C-βell, des fois, à interrompre mes élans poétiques de virilité. Ok, je me souviens de ma promesse, laisse-moi une minute pour améliorer une ou deux de mes fonctionnalités, et on s’en va. C’est appréciable que nos bourreaux, pardon, nos créateurs, nous aient laissé la possibilité de régler certaines fonctionnalités en nous. On ne se le cachera pas, certains pensent que ce sont des génies, ceux qui ont permis de transférer un cerveau humain dans un corps de robot indestructible, mais laissez-moi en douter. On est atrocement bogués. Je veux bien qu’ils accusent mon lobe gauche de ne pas donner les bons ordres à la partie artificielle du lobe droit, mais quand je me mets à marcher sur mes deux mains au lieu de mes deux pieds, ou quand mon œil droit affiche C-βell en rouge, et mon œil gauche l’affiche en vert, c’est certain que les ingénieuses expertes de Pappeul Inc. ont été forcées de sortir un produit bêta.

Je suis prêt, C-βell, allons-y! Je ne suis pas vraiment prêt, mais au moins j’avance droit, et en utilisant mes deux jambes. Ce sont des conditions acceptables pour s’en aller à l’aventure. C-βell, l’aventurière née, prend la tête de notre expédition, constituée de deux quidams. T-501 ravirait les amoureux de la nature. T-501 ravirait tous ceux qui n’y vivraient que le temps d’une fin de semaine, ou peut-être six mois pour les ingénieurs qui ont des doigts trop gros pour leur narine, eux qui auraient bien besoin de se ressourcer aussi longtemps, à ne penser à aucune optimisation.

Je ne veux pas dénigrer ce que nous voyons de cette planète depuis notre arrivée, parce que sa végétation est luxuriante, les couleurs des pétales des fleurs sont issues de combinaisons inconnues, qui feraient pleurer de joie les créateurs des compagnies de fabrication de pots de peinture. Lorsque le soleil se couche, les plantes et les arbres illuminent leurs alentours, et si le ciel n’était pas pleinement sombre et ténébreux, je penserais que le jour vient de se lever. L’eau des ruisseaux laisse s’illuminer les algues qui en tapissent le fond, pour lui donner des reflets fluorescents, aux nuances de vert. Si j’étais poète, je décrirais mieux cette splendeur, mais au coût de l’endormissement de mon potentiel lectorat, et qu’y a-t-il de pire qu’un lecteur s’endormant sur un livre et bavant sur ses pages? C’est une métaphore, le papier n’existe plus depuis 700 ans.

C-βell court comme une folle vers une étendue d’eau qui semble suffisamment étendue pour être appelée un lac. Je me rapproche, et finalement c’est plutôt un étang, un gros étang. Elle se déshabille et plonge dans l’eau, qui semble frissonner à son entrée. Si j’étais certain que cette planète ne renferme aucun être animal, j’oserais plonger comme elle est en train de le faire. Mais j’ai une sainte horreur, en fin stratège, de ne pas savoir ce qui m’attend, et jamais j’irais me baigner dans une eau dont la transparence n’est pas de la première qualité. Je ne dis pas ça par faute d’expérience. J’ai déjà eu à envoyer des éclaireurs naviguer sur des étendues d’eau de planètes hostiles, et les statistiques de survie penchent plutôt vers une mort sanglante et douloureuse. Tout le monde n’a pas la chance de posséder des éclaireurs, dont on pointe le dos avec un laser de précision, pour être bien certain qu’ils s’acquittent de leur tâche ô combien importante, soit assurer la survie de ceux qui ont remporté le tirage au sort.

Je ne sais pas si c’est son corps qui fonctionne mal, mais C-βell peine à nager. Elle revient vers moi quelques minutes plus tard, elle semble sérieusement troublée. C-αull? Je sais que tu vas penser que je suis folle… mais dès que je suis entrée dans l’eau, je sentais un courant qui me ramenait vers la rive… plus j’essayais de m’éloigner, plus la résistance était forte. Je pense que cette planète ne veut pas de nous… J’aimerais dire à C-βell que le phénomène qu’elle décrit, ça s’appelle une vague. Toutefois… ce matin… alors que je me promenais à flanc de montagne, le sol se désagrégeait sous mes pieds, et plus je m’éloignais du rebord, plus il se désagrégeait rapidement. Son expérience vient troubler ma sérénité. Est-ce possible que cette planète nous considère comme des… corps étrangers? Est-ce possible qu’elle soit vivante?

Chapitre 4 : Quand Cole rencontre Sybelle

5 novembre 2320, Vuatuu, capitale de la planète Esminua.

Dans trois heures, je la rencontre pour la première fois, et je ne parviens pas à me trouver assez beau pour elle. J’essaie d’arranger la peau fatiguée de mon visage en regardant le reflet renvoyé par ma montre. Ici, sur Esminua, dans cette chambre d’hôtel, aucun miroir n’est présent. Aucun miroir dans cette chambre, ni ailleurs, parce que le miroir symbolise l’orgueil, et je dois croire que ce peuple a renoncé à manipuler sa beauté physique. Je triche en regardant ma montre, et je tartine mes joues et mon front avec une crème révolutionnaire, qui en est à sa version 103. Elle doit réussir à masquer ma nuit sans sommeil, parce que je n’ai pas le pied marin.

Esminua est une planète originellement recouverte d’eau. Notre Terre se bat pour créer et recycler de l’eau alors que les Esminuains se battent pour repousser les étendues d’eau. Seules les familles les plus aisées peuvent s’offrir le luxe de vivre sur la terre ferme, les autres vivent sur ces gigantesques plates-formes de béton, qui flottent imperceptiblement sur cet unique océan. Imperceptiblement pour ses habitants, mais pas pour mon cerveau, qui perçoit le mouvement de balancier lancinant.

Je ne connais pas son nom de famille, si jamais elle en possède un. Sybelle, c’est le prénom, ou le pseudonyme qu’elle a décidé de partager avec moi. Elle m’a contacté trois semaines plus tôt, dans mon bureau minable de stagiaire aux Chroniques de Mars. Son histoire m’apportera la gloire, c’est elle qui m’a dit ça, pourtant c’est mal connaître les habitants de Mars, si elle pense qu’une histoire concernant une planète perdue comme Esminua va les intéresser. Hormis les histoires martiennes, ils n’apprécient que celles qui racontent les malheurs des Terriens. C’est une rancune ridicule qui date de la colonisation de Mars, une planète au sol volcanique, où l’eau est si rare que les premières générations de colons ont été décimées par la déshydratation. Il fallut plusieurs voyages, interminables, pour que la technologie parvienne à dompter cette aridité. Les Martiens se sont sentis floués.

Je ne sais rien de Sybelle, hormis que sa voix est la plus belle voix humaine, venant d’une métisse Mercurienne, que j’ai pu entendre. Peut-être qu’elle trafiquait sa voix, peut-être que non, mais lorsqu’elle me parlait, j’ai toujours eu l’impression que nous étions allongés l’un à côté de l’autre, et qu’elle me soufflait des mots doux. Elle me racontait les massacres que les Terriens ont accomplis sur Mercure, décimant ses habitants révoltés, et moi je ne ressentais que de la beauté dans les ondulations de sa voix, qui me faisait frissonner de plaisir. Elle haït les Terriens, bien qu’elle soit d’origine terrienne. Il faudra que je note dans mon article que l’appartenance à une ethnie, un peuple, ou une planète, ne résiste pas aux effets de la distance et du temps, et des massacres.

Je discute, je discute encore, et il me reste à peine quelques minutes pour rejoindre la place du Marché. Je dois renoncer à être le plus beau. Je mise donc tout sur mon jeune âge, 30 ans, ainsi que sur mon éloquence et ma culture. Avec une voix comme la sienne, elle ne peut qu’être une magnifique femme. Les Mercuriennes sont réputées pour être de fabuleuses amantes, et cela me changerait agréablement des Martiennes à la peau rêche, desséchée. J’ai l’impression de subir un traitement pour retirer ma peau morte lorsque je batifole avec ces dernières.

Je descends trois à trois les marches de l’escalier en colimaçon de l’hôtel. Je croise des Vuatuuiens qui me lancent des regards accusateurs. Ils ne se considèrent pas comme de simples humains, même si nous possédons quelques caractéristiques génétiques en commun, comme tout être animal. Ils affirment être à l’origine de tout être animal, avant même que les dinosaures disparaissent de notre Terre. C’est ainsi qu’ils pensent avoir toutes les qualités que nous ne possédons pas, soit la patience, la sagesse et… pas mal toutes les qualités qui seraient citées dans une liste extensive de qualités. Ils ont banni toute arme depuis… depuis toujours, paraît-il. Personne ne les attaque jamais, bien que beaucoup de terres désolées aimeraient remplir gratuitement leurs vaisseaux-cargos d’eau. C’est un mystère. C’est même improbable. Qui, sur toutes ces autres planètes, ne convoite pas une chose que son voisin possède à profusion et dont il est dépourvu?

Peu importe. J’arrive sur la place du Marché, qui est un immense cercle où des boutiques sympathiques vendent tout et n’importe quoi, dans un joyeux chaos. En son centre, c’est le jardin sacré, là où le premier homme serait apparu. Je dis homme, mais selon la légende, ce serait une sorte d’être minuscule et transparent, invisible à l’œil nu. Ici, les enfants jouent, tranquillement, parce que tout le monde est tranquille ici. Personne ne hausse sa voix, en aucune occasion. Cole? Est-ce que c’est toi, Cole?

Je me tourne vers la voix envoûtante, enchanteresse. Au premier regard, je suis amoureux. Si j’étais drôle, je dirais qu’elle si belle, mais peut-être qu’elle ne trouverait pas ça drôle, peut-être qu’elle me prendrait pour un imbécile. Faut vraiment que je trouve un truc intelligent à dire. Ses longs cheveux noirs ondulent jusqu’au haut de ses épaules. Ses yeux sont d’un bleu translucide qui rendrait jaloux le bleu banal et trop foncé des eaux qui nous entourent. Son sourire ressemble à celui d’une jeune fille à l’esprit vif et accueillant. Je sens que je suis son ami. Je sens que je voudrais être son amant, mais j’essaie de détourner mon regard des rebords de sa poitrine, qui bombe légèrement sous une robe aux motifs fleuris. Elle ressemble à ces mannequins à la beauté naturelle, qui étaient populaires quelques siècles plus tôt. C’est ça, sa beauté est magnifiquement 21e siècle. Le seul élément qui détone dans cette scène, c’est le sac à dos démesuré, martial, qu’elle porte dans son dos.

Salut Sybelle, c’est bien moi, Cole, journaliste, pour te servir! Je souris comme un grand dadais. Je vois ses yeux se plisser, et je panique à l’idée de ne pas avoir marqué de point dès la première phrase. Tu es bien plus beau que je l’imaginais en écoutant ta voix. Des fois, tu m’excuseras, tu sonnais comme un vieux rabougri. Elle pouffe de rire, et elle est tellement belle, même quand elle se moque de moi, j’espère qu’elle continuera à se moquer de moi, pour que je puisse apprécier sa beauté divine, encore et encore. Allez, viens, assieds-toi sur ce banc, j’ai plein de choses à te dire…

Pendant de longues minutes, nous parlons de tout et de rien. Ces tout et rien sont insupportables en toute occasion, sauf lorsque l’amour fait battre nos cœurs. Je la regarde, douce et tendre, effleurant ma main à n’importe quelle occasion, et cette fois je le sais, elle m’aime, ou au moins, elle me désire. Je meurs d’envie de lui dire que je l’aime, mais c’est tellement stupide de dire ça après 30 minutes. Elle cesse de parler et me regarde avec gravité. Elle passe sa main autour de ma tête et l’attire vers elle… ses lèvres chaudes et humides brûlent mes lèvres… elle glisse maintenant ses lèvres près de mon oreille… Cole, mon chéri… mets ces implants dans chacune de tes oreilles, et cache-toi sous ce banc, puis n’en ressors pas tant que je ne te l’ai pas dit…

Je me redresse, surpris. Son air est toujours aussi sérieux. Elle plante les écouteurs dans mes oreilles et me jette sous le banc. Elle-même enfonce des écouteurs dans ses oreilles. Je l’entends me parler. Cole, pendant 3 minutes et 34 secondes, tu vas comprendre ce que j’appelle une vengeance… Sybelle tapote sur sa montre et une chanson datant de la nuit des temps commence à résonner dans nos oreilles, Sweet Dreams, des Eurythmics.

Sybelle fouille dans son sac à dos, qui est bien trop gros pour sa corpulence. Elle en sort deux pistolets d’un autre âge, munis de silencieux. Elle ne sourit plus. Elle ferme les yeux, embrasse ses deux pistolets, puis commence à fredonner les paroles de la chanson que nous écoutons.

𝅘𝅥 Sweet dreams are made of this. Who am I to disagree? 𝅘𝅥

Elle pointe ses pistolets à la hauteur de ses yeux et commence à tirer dans la foule. Ses yeux se ferment et ne se rouvrent que lorsqu’elle recharge, elle tourne sur elle-même et tire sur tout ce qui l’entoure.

𝅘𝅥 I traveled the world and the seven seas 𝅘𝅥

Moi, je ne ferme pas les yeux, et je vois des corps s’envoler dans les airs sous l’impact des balles explosives. Les enfants hurlent, les femmes hurlent, les hommes hurlent. Ils tentent vainement de fuir alors que les balles sont toujours plus rapides que leur course, transperçant leurs yeux, leur torse, leurs jambes.

𝅘𝅥 Everybody's looking for something 𝅘𝅥

Des balles explosent leurs articulations, des balles explosent deux enfants qui, plutôt que de fuir, serraient leurs corps ensemble, comme si cela pouvait les protéger. Imperturbable, Sybelle charge et décharge, bien que les éclats de chair et de sang recouvrent sa robe aux motifs de fleurs bleues teintées de rose fuchsia.

𝅘𝅥 Some of them want to use you. Some of them want to get used by you 𝅘𝅥

Au loin, des policiers, munis de bâtons, les pauvres fous, s’approchent en courant vers Sybelle, qui les regarde sans broncher, et les abat les uns après les autres, comme une tireuse d’élite au stand de tir.

𝅘𝅥 Some of them want to abuse you. Some of them want to be abused 𝅘𝅥

Le jardin sacré a perdu sa belle couleur verte chatoyante, seuls des morceaux de corps humain et d’intestins jonchent le sol. Elle continue à tirer alors que ses chargeurs sont vides, et que la place du Marché est maintenant déserte.

𝅘𝅥 Hold your head up. Keep your head up, movin' on 𝅘𝅥

Elle inspire profondément, retire ses écouteurs, et me tend la main. Laisse-moi planter un drapeau de la Terre sur leur statue à la con, et on se casse d’ici. Et on s’est cassés d’ici.

Trois jours plus tard, j’écrivais mon article. Sept jours plus tard, les habitants pacifiques d’Esminua ont fait exploser une bombe à déshydratation dans le centre du royaume d’Australie, peuplé de 700 millions d’habitants vivant dans un semi-désert. La bombe a asséché l’humidité des bâtiments et de ses occupants, sur tout le continent. Dans leur sommeil ou leur éveil, ils sont tous devenus poussière, les 700 millions qu’ils étaient.

Ce jour-là, j’ai compris pourquoi personne n’attaquait Esminua. Ils laissèrent cette citation latine aux organes de propagande : memento homo, quia pulvis es, et in pulverem reverteris (souviens-toi, homme, que tu n’es que poussière, et que tu retourneras en poussière). Sybelle, elle, avait obtenu sa première vengeance contre la Terre.

5 novembre 2350, rien, capitale de la planète T-501. C-αull? Tu as l’air bien songeur, à quoi songes-tu? Je ne me tourne pas vers C-βell. Je repensais à notre première rencontre, sur Esminua… C-βell se lève, avance de quelques pas, et se tourne vers moi, qui essaie de ne pas la regarder. Ouais, je me souviens, c’était cool, hein?

Chapitre 5 : 100 ans plus tard, et plus, et plus.

100 ans plus tard. Tic toc. Tic toc. Tic toc. Je regarde sous mon poignet, dont l’affichage digital indique que trois secondes plus tôt, nous devions fêter la première centaine d’années de notre condamnation sur T-501. Cent ans, ça se fête? Je regarde autour de moi, et C-βell n’est pas là. Je ne me souviens même plus en quelle année je l’ai vue pour la dernière fois... parce que je triche… le lobe droit de mon cerveau est parvenu à pirater sa partie gauche, artificielle. Je ne peux toujours pas dormir, mais je parviens à arrêter le flux de mes pensées. La mort cérébrale, c’est aussi doux que le sommeil.

127 ans plus tard. Une lumière rouge clignote dans mon œil droit. Si c’est rouge, c’est que ça va pas bien. Justement, je ne vois rien. Je lance une analyse radar sommaire. Ok, génial, je me suis abrité sous un rocher qui s’est écroulé. Je pensais avoir été malin en m’abritant ainsi, mais une onde sismique l’a réduit en miettes. Je voulais me protéger de toutes les cochonneries qui atterrissaient sur moi, des feuilles mortes essentiellement, qui devenaient une terre fertile, donnant naissance à d’adorables petites plantes carnivores, qui malheureusement mourraient sur moi, faute de nourriture faite de chair et de sang. Bienvenues au club. Je retourne en mort cérébrale.

173 ans plus tard. Une lumière rouge clignote dans mon œil droit. Pas possible de rester mort pendant 50 ans sans se faire alerter. C’est génial. Je flotte, ou plutôt je suis lové dans de la lave de volcan. Tout crépite autour de moi. C-αull! C-αull! Regarde ici! C’est moi! Oh non, c’est elle. Je lui aurais souhaité d’être morte. Allez, bouge-toi, nage jusqu’à moi! Nager… dans un volcan en éruption… ouais… bien sûr… autant essayer de nager dans un océan de gélatine. Au bout de quelques heures, je parviens à franchir les quelques mètres qui me séparent de la roche volcanique durcie. C-αull! C’est super cool, ça m’a pris un an pour te traîner jusqu’ici et te jeter dans Mélio. Je voulais tester si on est résistant à la lave! Mais c’est vraiment génial. J’essaie tant bien que mal de retirer les croûtes de roche qui ont adhéré à mon corps. Bravo C-βell, continue à faire mumuse, moi je retourne mourir! Je m’allonge un peu plus loin et je m’apprête à mourir cérébralement, lorsque je pense à C-βell, qui semble avoir donné… un nom… au volcan… bah, elle est juste folle.

281 ans plus tard. Une lumière verte clignote dans mon œil droit. Ok, C-αull, reste zen. Au moins cette fois la lumière est verte. Tiens, je ne suis plus à quelques mètres du volcan. C-βell a dû me déplacer. Ah, quelle horreur! Non, je suis entouré d’un fil de soie métallique, de milliers de fils de soie. Je suis dans un cocon. Si mes yeux pouvaient pleurer de joie, je pleurerais de joie. Des dizaines de bébés-araignées mènent une folle course sur chacun des membres de mon corps, semblant jouer à cache-cache au creux de mes articulations. La lumière verte m’annonce que de la vie animale est enfin présente sur T-501. Les araignées grignotent le métal de mes doigts, je les vois disparaître. Je frissonne à l’idée que je vais enfin pouvoir mourir, enfin! Merci la Nature. Oh… non… non… le bout de mes doigts se régénère… mes créateurs ont donc vaincu la Nature. Je désactive le sous-programme de détection de vie, et je retourne à ma mort artificielle.

300 ans plus tard. Allez, tas de boue, tas de ferraille, lève-toi! Une lumière orange clignote dans mes deux yeux. Un programme m’oblige à répondre à tout être humain. Non. Non. Pas possible. Je règle mes yeux pour apercevoir ce qui ressemble bien à un être humain. Il est tellement laid, mais tellement humain que j’ai envie de pleurer de joie. Saleté de machine, lève-toi, j’ai pas que ça à faire! Bouge-toi! J’écoute sa voix horriblement aiguë, sinistrement désagréable pour mes oreilles, et je l’adore. Un être humain me parle. Je ne suis plus seul avec mes pensées. Que me vaut l’honneur de vous rencontrer? Mon Dieu, je suis donc bien poli devant cet humain pourtant odieux. Écoute, mec, je te demande juste de me suivre. Ta copine est déjà dans le vaisseau. Ta puce GPS a lâché et ça m’a pris une semaine pour te retrouver, et j’ai failli me faire bouffer par des connes d’araignées. Heureusement que t’es bien foutu mec, ton corps a résisté à quelques tonnes d’acide fluoroantimonique. Les araignées… elles… Je regarde autour de moi, et tout est mort. Pauvres petites bêtes, j’étais comme leur père. Un vaisseau, mais… vous m’emmenez où? Le gars patibulaire, habillé aux couleurs de la compagnie intergalactique du cosmétique de Vénus, soupire de désespoir. Mec, j’en sais rien. Je dois juste t’emmener sur Terre, toi et ton clone. À mon avis, c’est ton jour de chance. S’il le dit…

Chapitre 6 : Mon jour de chance

Elle est assise au premier rang, juste derrière le pilote. Elle ne se retourne même pas pour accueillir son partenaire de crime de près de 400 ans. Alors, C-βell, vieille branche quadricentenaire, même pas un mot pour ton partenaire de toujours? Mon Dieu, je suis donc bien en forme, je sens monter en moi une assurance, une arrogance, et une joie de vivre sans nom depuis que je me suis fait insulter par cet adorable pilote d’un vaisseau minable de la flotte de Vénus. Je n’étais, hier, qu’une misérable larve condamnée à m’ennuyer pour l’éternité, alors qu’aujourd’hui mon âme s’enfle d’orgueil parce que quelques poussières de nouveauté envahissent ma vie.

C-βell daigne se tourner vers moi, et me fixe avec son traditionnel regard fâché. J’ai toujours tout fait pour toi, je t’ai pris par la main pour faire de toi un guerrier sanglant, j’ai guidé tes pistolets et sabres laser pour occire mes ennemis, j’ai dévié des grenades vers des civils innocents pour que tu ne te fasses pas exploser, je t’ai évité la peine de mort, et là… aujourd’hui, je te sauve, encore. Alors que toi… toi… tu as passé 300 ans à couper le flux de ton cerveau. Moi j’ai goûté chaque seconde de ces 300 années, seule, ou quasiment. Je comprends ses reproches, mais la seule chose que j’en déduis, c’est qu’elle a été incapable de pirater son centre nerveux pour cesser de penser. J’écoute tous ses arguments, et je comprends qu’elle ne me voit pas comme sa victime, elle me voit comme son égal, qui devrait toujours la soutenir. Suis-je ingrat? Allez, les tas de ferraille, attachez vos ceintures, on part vers la Terre dans 5, 4, 3, 2, 1… Merci M. le pilote de mettre un terme à cette scène de ménage.

Pour la consoler, je m’assois juste à côté d’elle, et je pose ma main sans vie, sur sa main sans vie, mais c’est l’intention qui compte. Pourquoi tu dis que tu me sauves encore? Et je ne comprends pas pourquoi ils viennent nous chercher. Il y a un rappel sur notre série de robots? On risquait de contaminer T-501 à cause d’une fuite d’uranium? Elle tapote mon bras, comme elle tapoterait la tête de son animal de compagnie pour lui dire que tout va bien. J’ai une irrésistible envie de prononcer un ouaf-ouaf, mais je dois calmer les ardeurs de mon espièglerie. Effectivement, c’est grâce à moi que nous quittons cette merveilleuse planète. Je l’aime, je l’aime tant, et nous y retournerons, mais nous y retournerons en personne libre. Mélio est le responsable de notre sauvetage, et, même si je ne comprends pas toujours ce qu’il me dit, c’est lui qui a convaincu les trois Grands Anciens de mettre un terme à notre condamnation.

Je passe rapidement ces informations dans le moulin artificiel de mon cerveau pour réordonner des informations que j’ai pu obtenir, mais dont je ne me souviens plus. Mélio… ça me dit quelque chose… non… c’est pas possible, Mélio c’est le nom du volcan où elle m’a jeté 127 ans plus tôt… c’est quand même pas un volcan qui a pu obtenir notre libération. C-βell? Mélio… ma mémoire indique que tu as prononcé ce nom lors de l’épisode pendant lequel tu m’as jeté dans un volcan pour tester la résistance de mon corps… parles-tu de ce même Mélio? Parles-tu d’un… volcan… qui a obtenu notre libération? C-βell éclate de rire, comme si j’avais essayé d’être drôle. Mélio, c’est… comment t’expliquer, l’esprit qui gouverne T-501. Il m’a fallu plus de 150 ans pour comprendre que cette planète est vivante. Cette planète est plus que les végétaux et les animaux qui la composent… elle a une conscience, et je l’ai nommée Mélio.

Mais c’est bien sûr... une planète qui a une conscience. Si C-βell n’était pas une humanoïde, je me demanderais si elle a abusé de substances psychotropes. Cela étant dit, je dois reconnaître que quelqu’un, quelque part, s’est décidé à venir nous chercher. Après tout, si cette planète a une conscience et que ça peut m’être utile, alors tant mieux. Mais comment elle a fait pour obtenir qu’on vienne nous secourir? Elle a pris son téléphone? Elle a fait de la télépathie avec les Grands Anciens? Elle émet des signaux de fumée visibles depuis la Terre? C-βell tape sur mes doigts, comme si j’étais un élève dissipé. Ça, je ne sais pas. La seule chose que je peux te dire, c’est que Mélio a senti ma peine, et même si son amour pour moi aurait pu l’empêcher de me laisser quitter T-501, il nous a aidés, mais je ne sais pas comment.

Ok. Hum. Ma logique balance entre deux possibilités pour expliquer ce revirement de situation. Soit Mélio existe vraiment, et c’est vraiment une conscience super sympa et trop cool. Soit C-βell a pété un plomb, ou plusieurs plombs, et on nous rappelle pour nous réparer. C’est la logique même. Hé, les pourritures métalliques, on arrive bientôt sur Terre, je vais enfin être débarrassé de vous. Pas que vous êtes de mauvaise compagnie, hein, je vous écoute même pas, mais j’étais supposé rentrer sur Vénus pour livrer des tonnes de boue de la planète Hélios, pour une crème de jeunesse révolutionnaire, pour la marque Boréal. Putain ce que ça pue cette merde, ça empeste dans mon vaisseau depuis sept mois. C’est de la boue issue de la décomposition de tous les organes et corps que les hôpitaux du système solaire ne savent pas quoi faire, une poubelle, quoi. Après, lol, j’imagine les richards se badigeonner cette merde sur leur visage, trop drôle. Hum, c’est cela, oui. Pour un pilote de vaisseau qui veut rien savoir de nous, il nous parle beaucoup.

Voir la Terre et ses beaux océans bleus, ses nuages blancs, je ne pensais pas que cela provoquerait un aussi doux sentiment amoureux en moi. Je ne pensais plus la revoir. Le vaisseau traverse rapidement toutes les couches atmosphériques et se dirige vers Oslotte, la capitale du royaume des Grands anciens, située dans l’ancienne Europe du Nord. Quelque chose cloche. Je regarde C-βell, qui partage ma surprise. Ce ne sont pas des nuages qui flottent au-dessus d’Oslotte, ce sont d’épaisses fumées blanches, qui émanent d’immenses cratères en fusion, qui encerclent toute sa périphérie. Kevin, notre insupportable et vulgaire pilote, se sent obligé de donner une explication. C’est pas cool ce qui est arrivé à Oslotte. Depuis six mois, elle reçoit des amas de roche volcanique venus de l’espace. C’est vraiment pas de bol, ça tombe juste sur Oslotte, et ça forme un cercle quasi parfait. Sauf là-bas, si vous regardez bien. Un amas est tombé y’a deux mois à côté du palais des trois Grands Anciens. Ils sont chanceux ceux-là, c’est juste trois orphelinats qui se sont faits réduire en poussière. Je vous souhaite pas de vous en prendre un pendant votre séjour!

Le regard de C-βell brille comme lorsqu’elle était amoureuse de moi, plusieurs centaines d’années plus tôt. Mais aujourd’hui, elle n’a d’yeux que pour Mélio. Quand je vois ce qu’il fait à Oslotte, je me rends compte, que, moi, je suis juste un minable.

Chapitre 7 : Le musée des horreurs

Le vaisseau s’éloigne d’Oslotte à vive allure, alors que quelques flocons de neige s’abattent avec amour sur mon corps d’humanoïde, abandonné ici, sur la piste d’atterrissage privée du palais des Grands Anciens. C-βell regarde avec un grand sérieux la dizaine de militaires qui pointent vers nous leur fusil muni d’une baïonnette. Si seulement ils connaissaient la vraie Sybelle, ils sauraient qu’en quelques secondes, elle virevolterait entre eux, comme une première ballerine, les éviscérant avec leur propre baïonnette. Ce serait toutefois stupide d’agir ainsi, à quelques heures de notre improbable libération inconditionnelle.

Je dis ça, mais je n’ai aucune idée des conditions de notre libération. Toute cette histoire mérite d’être assortie de bien d’autres informations avant de savoir ce qui a pu amener ces trois rabougris et vieillots Grands Anciens à nous tirer de T-501. C-αull? Le type qui s’avance vers nous est habillé comme le mestre qui a lu notre sentence y’a 300 ans. Je pense que c’est le numéro deux du palais, alors tu te tais, et tu me laisses diriger la conversation, ok? Je hausse mes épaules en guise de réponse, je vais donc garder en réserve mon éloquence, pour l’audience accordée par les trois vieux schnocks.

Mme C-βell, M. C-αull? Je vous prie de bien vouloir me suivre, je vais vous informer sur le déroulement de l’audience auprès de Leurs Altesses les Grands Anciens. Le majordome, pardon, le mestre du tribunal théocratique, avance d’un pas atrocement lent vers l’aile gauche du palais, celle dont le toit est composé d’émeraudes aux reflets vert-bleu. Les touristes sont émerveillés, alors que c’est de l’émeraude brésilienne de basse qualité, et même les Grands Anciens n’ont pas pu s’offrir de l’émeraude colombienne. Je ne veux surtout pas dénigrer la beauté de cet édifice, c’était juste une occasion pour moi de valoriser ma connaissance des minéraux rares, et à vrai dire, de loin, on ne voit pas la différence entre une émeraude pure ou impure. Tout comme je ne parviens pas à distinguer une métisse mercurienne voluptueuse d’une sang-mêlé vénusienne malicieuse, une fois que la lumière est éteinte.

Le mestre pointe deux fauteuils qui peuvent accueillir nos séants, et je me séantise aussitôt, réservant mon désir d’en découdre pour plus tard. Sachez que, dans quelques minutes, Leurs Altesses vont vous recevoir. Je ne connais pas l’objet de votre procès en révision, ce qui est assez inhabituel, mais je vous invite à ne jamais soutenir le regard de Leurs Altesses plus que quelques secondes, si jamais gain de cause vous souhaitez. Ça rime même pas, c’est une occasion ratée de parler poétiquement de justice. Cela étant dit, je vous invite à patienter en visitant notre musée des horreurs, sur votre droite, qui vous mènera directement à la salle d’audience. J’ai horreur des musées, ça tombe bien, seuls le futur, et à la rigueur le présent, éveillent en moi ce désir de me battre, ce désir de vivre. Mon bon mestre, c’est avec une joie indicible, que visiter ce musée nous irons! Zut, j’ai pas réussi à trouver une rime, mais j’ai réussi à recevoir un coup de coude de C-βell dans mon omoplate.

Le musée des horreurs n’existait pas lors de notre première comparution en ce lieu. Des touristes semblent s’y bousculer. Dès les premiers pas, je comprends qui sont les horreurs. Dès les premiers pas, je vois des corps humains se tenant debout, enfermés dans une cloche en verre contenant un liquide empêchant la décomposition de leur chair. Le plus étrange est qu’ils sont encore habillés. Le plus étrange est que des humains côtoient des animaux aux allures assez peu ordinaires. C-αull?! Viens ici tout de suite! Tout de suite! Je t’ai en face de moi! En face de moi! Je me tourne vers l’endroit où semble se trouver C-βell. Je ne vois pas par quelle magie je pourrais bien être devant elle alors que je suis derrière une mère de famille qui tire par la main sa fille âgée de quelques années, qui bave de joie en regardant des monstres.

Elles s’approchent de C-βell, qui est pliée en deux de rire. Elles regardent la même horreur, sous cloche, qui représente un homme qui porte un uniforme identique à celui de la Légion des Hurleurs de Valparaiso, ma troupe militaire. Maman, c’est qui le monsieur qui a l’air méchant? Il est vraiment beau quand même, il a fière allure. La mère de la petite fait défiler sur l’écran tactile les dizaines et les dizaines de lignes racontant les méfaits de cette horreur humaine. Daphné, ma chérie, c’est lui le monsieur qui a tué 700 millions d’Australiens en 2320. C’est lui qui a massacré des enfants et des bébés, sur Esminua. C’est lui qui a décapité les 23 rois des Amériques. Daphné sautille de joie, alors que je peine à avaler une salive que je n’ai plus depuis 300 ans. Maman, je veux un selfie avec le boucher des Amériques! Maman, je le veux! La mère de Daphné refuse. Maman! J’exige un selfie avec ce bourreau! Je veux faire peur à toutes mes copines de l’école primaire! Sa mère se fâche, alors que je regarde, incrédule, mon propre corps, embaumé devant moi. Daphné, tu vas arrêter tout de suite, sinon le Wendigo que tu vois là va te manger cette nuit pendant ton sommeil!

Je regarde à côté de moi, enfin mon moi qui est dans une cloche en verre, et je vois une créature dont la peau grise semble coller à ses os, ses dents pointues et ses yeux rouge vif semblent vouloir dévorer ses spectateurs. C’est écrit Wendigo. Mais, un Wendigo, ça existe même pas… Je me parle à moi-même, mais la mère de Daphné se tourne vers moi. Un Wendigo, ça existe pas? Monsieur, allez dire ça aux habitants de ce petit village au nord des Trois-Rivières, qui ont été dévorés par ce Wendigo. Il a été retrouvé endormi, sur un tas d’ossements parfaitement récurés. Il a dévoré l’entier équipage d’un cargo qui l’a amené à Oslotte. Il a dévoré la moitié des travailleurs du port, avant qu’une flèche à la pointe d’émeraude, tiré par un de nos Grands Anciens, lui transperce la gorge! La mère de Daphné est devenue hystérique, et elle me fait encore plus peur que le Wendigo. Elle tire sa fille par la manche, l’empêchant de prendre un selfie avec son horreur préférée… moi.

Chapitre 8 : Le Moka-Mola du tribunal des Grands Anciens

Pauvre petit Wendigo, pauvre petite créature mythique, qui est passée de mythe à objet de foire. Je regarde mon ancien corps côtoyer cette fabuleuse créature, et je ne me trouve pas digne d’être son égal dans cette galerie. Les touristes se bousculent plutôt pour prendre des selfies devant mon ancien corps, plongé dans un gel de conservation, célébrant ainsi mon statut non mérité d’horreur planétaire, alors que je n’ai pas accompli le pour cent de ce qu’ils m’accusent.

C-βell, ça te déçoit pas qu’ils m’attribuent tous tes crimes? C-βell hausse ses épaules. Ces imbéciles m’ont casée là-bas, entre les toilettes et la distributrice de Moka-Mola, c’est juste une bande de misogynes! Bah, je la trouve bien difficile, plein de monde passe devant elle pour aller aux toilettes, et tout le monde aime bien boire un bon Moka-Mola. Allez, viens, on va aller voir comment l’embaumeur a travaillé sur ton corps. Moi j’ai l’air d’avoir 100 ans dans ce cercueil de verre! Elle rechigne à me suivre. Elle a toujours tenu à son apparence de jeune femme de 30 ans, assez âgée pour ne pas être prise pour une jeune fille innocente et inexpérimentée, et assez jeune pour susciter l’adoration et l’engagement de ses admirateurs révolutionnaires.

On s’approche de la distributrice de Moka-Mola, et je ne résiste pas à y glisser une pièce de 1 new-dollar, volée à ce bon mestre du tribunal, pour qu’une canette, en aluminium brossé, se présente à moi. J’appuie sous le fond de la canette pour que le précieux liquide à saveur de café, infusé dans des copeaux d’écorce de noyau d’avocat du Guatemala, se réchauffe et se gazéifie. C-αull! Bois pas cette cochonnerie! La lave d’un volcan ça t’a rien fait, mais si tu bois ça, c’est certain que tu vas percer ton estomac en polymère. Quelle rabat-joie. Il faut bien mourir de quelque chose dans la vie. Le Moka-Mola, c’est toute ma jeunesse, et c’est inestimable les souvenirs de jeunesse. Je décapsule la canette, la porte à mes lèvres, et le précieux liquide coule le long de ma langue pour se déverser dans ma gorge. C’est vrai que c’est pas buvable. Maudits souvenirs de jeunesse.

C-βell regarde Sybelle, et je sens que ça ne va pas. Ça ne va pas, C-βell? Elle serre ses poings et semble se retenir de ne pas fracasser la belle et robuste coupole en verre qui abrite son ancien corps. Sais-tu ce qu’ils ont osé écrire sur moi?! J’y crois pas! Je m’approche de l’inscription digitale. « Complice du plus grand terroriste de tous les temps, Sybelle était son faire-valoir féminin, son atout de charme pour attirer les désespérés. Il était le cerveau, elle était le physique. » Ouch, ça fait mal à l’ego, alors que c’était elle le cerveau de la bande. Je préfère m’éloigner d’elle, pour qu’elle gère sa colère sans moi, et pas sur moi.

Je me poste à quelques mètres de là, devant une jeune fille recroquevillée sur elle-même. « Sur Blabos, sa planète natale, Camille, voleuse à ses heures perdues, craignait pour sa vie, et ainsi, lors d’un vol, elle périt. » Rime pauvre. Camille tient entre ses mains une précieuse relique, un walkman, dont un archaïque fil le relie à deux mousses posées sur ses oreilles. J’essaie de deviner de quelle manière elle a pu mourir. Ses cheveux vert émeraude, un peu fous, reposent le long de ses joues rondes, cachant sa paire de lunettes tout aussi ronde. Elle semble sourire, mais je n’en suis pas certain, ses lèvres sont arrachées, et ce qu’il reste de sa langue pend sur la joue qui est encore présente. Elle essayait de voler des baies d’argousier dans ma propriété sur Blabos, mais avec sa musique à fond, elle a jamais entendu arriver mon dogobot, qui n’a fait qu’une bouchée d’elle, c’est le cas de le dire. Ouais, si la moitié de son visage n’avait pas été arrachée, et si elle était encore vivante, j’aurais sans doute déménagé dans son corps.

Je me tourne vers la voix non familière, qui est à l’origine de la mort de la pauvre enfant, pour quelques baies d’un fruit pas mangeable sans une tonne de sucre. C’est une jeune femme blonde, toute simple, toute banale, qui me regarde en souriant. Moi, c’est Miléna, l’une des trois Grandes Anciennes, et vous, je devine, le célèbre Cole. Mon Dieu, j’ai une fan. Je vais rougir si elle me demande un autographe. Dans quelques minutes, nous verrons comment mettre un terme à votre vie. Ok, bon, l’épitaphe va précéder l’autographe. Mais… pourquoi avez-vous parlé de déménager dans le corps de Camille? Ils parlent bizarrement à Oslotte, mais surtout, je me méfie de leurs avancées technologiques.

Miléna me sourit, comme je souriais tout à l’heure devant ma canette de Moka-Mola, avant que j’y goûte. On ne se le cachera pas, vous possédez une arme terrifiante, vous avez failli réduire en cendres notre merveilleux palais. Tuer des orphelins, à la limite, pourquoi pas, mais tuer les membres de notre Cour suprême, vers laquelle l’humanité se tourne pour résoudre leurs plus importants questionnements, c’est intolérable. Ah mon Dieu, elle pense que les amas de roche volcanique qui sont tombés ici proviennent d’une arme que C-βell et moi contrôlons. Je comprends mieux leur peur. Si seulement ils savaient qu’on ne contrôle rien, mais alors rien du tout… Le mestre interrompt notre belle conversation. La séance débute dans trois minutes, je vous prie de bien vouloir vous rendre dans la salle d’audience. Miléna tourne les talons, et je reconnais que, de dos, ou de face, elle est aussi belle qu’inquiétante. Les femmes de pouvoir sont tellement belles, et mon attirance envers ces femmes est ce qui m’a perdu avec C-βell.

Je regarde les portes, trop imposantes, s’ouvrir, dans un grincement assez gênant. Trois cents ans plus tôt, c’était pareil. Rien n’a changé dans ce tribunal, hormis les trois Grands Anciens eux-mêmes. Où sont donc passés mes trois vieux schnocks rabougris préférés? Je vois trois jeunes femmes d’à peine 25 ans… ou c’est un sortilège, ou j’ai raté d’impressionnantes évolutions dans les mentalités. Le mestre prend la parole. Aujourd’hui, le 12 novembre de l’an 2650, Leurs Altesses Miléna l’Ancienne, Margot l’Érudite et Mélissa l’Élue, vont statuer sur le sort des humanoïdes C-αull et C-βell, mis en accusation pour la destruction de 41% d’Oslotte et de leur tentative d’éliminer les Grandes Anciennes.

Je me demande si c’est le bon moment pour leur demander ce qu’ils ont fait de mes trois rabougris préférés. J’hésite. S’il vous plaît, juste comme ça, pour ma curiosité personnelle, où sont donc passés Nicolas l’Immortel, Noah le Désiré et Nathan le Goéland, pardon, Nathan le Guéorant? Le mestre se fâche. Vous ne parlez que lorsqu’on vous donne la parole! N-o-u-s posons les questions. Ils posent les questions, ça a l’air. Miléna prend ma défense, elle est tellement mignonne. Mestre, laissez, c’est une très bonne question! Miléna descend de son piédestal et s’avance vers moi. Elle s’avance si près de moi que je sens ses lèvres effleurer les miennes. Si je n’étais pas un humanoïde, je pense que je… oh, finalement, elle parle. Va-t-elle me demander en mariage? C-αull? Je suis ton rabougri préféré, Noah le Désiré, en chair et en os dans le délicieux corps de Miléna. Mais quelle horreur, je tente d’effacer de mes lèvres le parfum de Noah. Si j’avais ma canette de Moka-Mola à côté de moi, j’en prendrais une gorgée pour faire passer ce goût amer. Comment ça, Noah? Je veux bien que la chirurgie esthétique ait progressé en 300 ans, mais là… là… je dis non.

Oui C-αull, les trois jolies filles que tu as en face de toi, c’est bien Nicolas, Nathan, et moi. Nous vous avons transformés en robots il y a 300 ans, mais peu après, nous avons réussi à transplanter des âmes dans des corps humains. Le seul problème, c’était de trouver le corps. Il nous fallait un corps volontaire, sinon le risque de rejet était trop important. Nous avons donc eu l’excellente idée d’organiser une récession économique et de créer suffisamment de misère pour faire monter en flèche le taux de suicide. Puis Nathan a eu une idée géniale, nous avons créé des Centres de Suicide Assisté, sous prétexte de laisser mourir humainement, et sans douleur, les personnes désespérées. Notre génie ne s’arrête pas là. Perdre une vie c’est inconcevable pour nous. Lorsque des personnes suicidaires viennent dans nos centres, nous leur offrons, soit d’occuper leur corps à leur place, soit de les envoyer dans les deux pôles, pour travailler dans nos usines énergivores.

Je pense qu’il faudrait que je m’assoie pour digérer autant d’informations. Pendant des années, nous avons tout fait pour détruire leur pouvoir à eux et à leur clique. Nous avons échoué. Ils ont joué aux saints, et là, tout de suite, ils révèlent leur cynisme insoutenable. Je jette un coup d’œil vers C-βell, dont le programme d’amitié forcée doit tourner à 99% pour l’empêcher de vouloir réduire en poussière les trois nubiles. Chaque chose en son temps, je dois d’abord sauver notre peau. Ok, Miléna, Noah, peu importe, je veux juste savoir une chose, on fait quoi, maintenant, de nous? Miléna soupire, je sens bien qu’elle ne veut pas en venir au sujet principal de notre procès.

Je suis bien ennuyée… votre arme semble terrible. Elle nous fait rêver. Nous avons même essayé d’envoyer des vaisseaux détruire votre planète, mais à chaque fois ils ont été réduits en cendres, et notre belle ville d’Oslotte a été défigurée en représailles. Nous avons décidé d’envoyer en mission suicide un pauvre type qui transporte des ingrédients cosmétiques. On s’est dit que vous ne le détruiriez pas, et vous ne l’avez pas détruit, c’est bien, il vous a ramenés. Ce qu’on vous propose, c’est vous redonner la vie… on vous laisse choisir un corps dans un Centre de Suicide Assisté… et vous laissez tomber votre corps d’humanoïde, et votre guerre contre nous… alors, deal, or no deal?

Chapitre 9 : Le Centre Assisté de Suicide d’Oslotte

Deal ou pas deal… telle est la question. Que choisirait Hamlet? Il choisirait la mort, c’est certain. Miléna, tu peux me dire pourquoi on ne peut pas retrouver notre ancien corps? Je pose la question à Miléna par pure curiosité. Je n’ai aucune envie de retrouver mon corps de 50 ans, une cochonnerie que j’ai abusée pendant des années, et qui fonctionnait de plus en plus mal. J’ai fumé jusqu’à ce qu’un de mes deux poumons soit retiré de mon corps, j’ai bu jusqu’à ce que mon foie se désagrège, j’ai dépassé mon quota de maladies vénériennes, et je passe d’autres abus. C’est navrant que nos progrès technologiques ne soient jamais parvenus à remplacer notre corps si fragile, les seules voies qui ont été trouvées sont le transfert de conscience dans un robot, ou dans un autre être humain. Dieu ne doit pas vouloir être imité.

C-αull, on ne peut pas vous laisser reprendre vos corps, vous avez été condamnés pour des crimes lourds. Vous devez rester à jamais dans notre musée des horreurs pour que tout le monde comprenne bien ce qui arrive aux criminels! Je pense alors à Camille, la criminelle qui a volé quelques baies immangeables d’argousier, sur la propriété de Miléna, et qui fut dévorée par son dogobot. Tout le monde doit bien comprendre que toucher à un objet dont les Grands Anciens sont propriétaires, c’est un des pires crimes. C’est bon pour moi, Miléna, va pour le choix d’un nouveau corps parmi des volontaires au suicide… Je me tourne vers C-βell, qui touche son corps de synthèse comme une femme humaine, enceinte, caressant son ventre pour sentir son bébé bouger et communiquer avec elle. Elle l’aime son corps d’humanoïde, elle l’adore. Elle ne veut plus ressentir de douleur interne ou externe, elle ne veut plus ressentir le frisson des caresses, elle ne veut plus sentir qu’elle est un animal comme les autres. Elle pense qu’elle vaut mieux qu’un être humain.

C-βell regarde les pieds de Miléna avec gravité. J’imagine que c’est bon pour moi aussi. Ses yeux sont baissés. Quand C-βell baisse ses yeux, ce n’est jamais un signe de sincérité. Je pensais qu’elle menacerait les Grandes Anciennes de leur balancer des amas de roche volcanique sur leur beau palais si elles lui prenaient son corps synthétique... Elle doit avoir une idée machiavélique cachée en elle… Miléna, elle, applaudit en frappant ses deux mains rapidement, comme un jeune enfant excité devant son cadeau de Noël, pas encore déballé. Entre vous et moi, vous n’aviez pas vraiment le choix… on a implanté une kill switch en vous. On peut vous éliminer à n’importe quel moment. Mais c’est pas dans notre intérêt. Votre arme sur T-501 semble bien trop puissante. Puis, à vrai dire… on vous a neutralisés, alors pourquoi prendre un tel risque? Un mauvais compromis est préférable à un procès gagné. Nous tenons à notre vie. Allez, le mestre va vous conduire au CSA d’Oslotte, vous allez pouvoir choisir votre nouveau corps.

Le mestre bouge son index frénétiquement pour qu’on se rapproche de lui. Suivez-moi, je vous emmène au CSA. Vous êtes chanceux de pouvoir obtenir un corps quasiment neuf. Toutefois, l’âge minimum est de 21 ans, n’espérez pas posséder le corps d’un enfant. Je vous conseille aussi de vérifier les antécédents des volontaires. Si vous choisissez un fumeur, un drogué, un alcoolique, un fêtard, vous hériterez d’un corps à l’usure déjà avancée, annonciatrice de nombreuses maladies mortelles. Je vous conseille plutôt de privilégier les suicidaires qui ont mené une vie de reclus, dans le sous-sol de leurs parents, ou seuls dans leur appartement, à passer leur temps sur les réseaux sociaux et sur Internet en général. Eux, c’est juste leur cerveau qui est complémentent défoncé, et sachant que votre conscience va écraser la leur… on s’en fiche. C’est une machine bien huilée ce système de CSA, il existe donc un guide pour effectuer le meilleur choix de volontaire. Ce qui m’inquiète le plus, c’est que je hais le corps des hommes, il me révulse. Je ne me vois tellement pas habiter le corps d’un autre homme. Je refuse aussi de posséder le corps d’une femme, parce que je ne supporterai pas le regard des hommes sur moi, je ne supporterai pas d’être considéré comme un morceau de viande. Enfin, jusqu’à 30 ans, au moins. Bref, c’est pas gagné.

Le hall du CSA n’est pas tel que je me le représentais. C’est juste un petit local, intimiste, dont les patients masqués sont assis les uns derrière les autres, peut-être une dizaine. Seuls leurs yeux sont visibles, et ils sont inexpressifs. Ils ne savent même pas ce qui les attend vraiment, la publicité indiquant uniquement, « pour un suicide indolore, c’est le CSA qu’on implore (21 ans et plus) ». Je ne suis pas parvenu à résoudre le dilemme dans ma tête, est-ce éthique d’offrir la mort aux suicidaires, mais qu’en échange ils offrent leur corps? J’essaie de me dire que c’est une proposition gagnant-gagnant. Ça l’est, non?

Je procède à un premier tri parmi les candidats, et je les rejette tous… certains semblent avoir une belle personnalité, et je trouve ça triste qu’ils veuillent mourir. Si j’étais encore à la tête de ma milice, je leur aurais proposé de me rejoindre, pour donner un but à leur vie, pour donner un motif noble à leur mort. Le mestre s’impatiente. Franchement, M. C-αull, faites un effort! Plein de beaux candidats! Je vais appeler Son Altesse Miléna, si vous êtes incapable de choisir! Une porte s’ouvre derrière moi. Quelqu’un m’a appelée? Je me tourne vers la voix familière, et Miléna me sourit, comme une mère patiente envers son enfant buté, borné, refusant d’avancer. Mon beau petit C-αull, si tu ne veux ni un corps de femme, ni un corps d’homme, je peux te proposer un corps de 20 ans, entièrement organique, on ne peut plus neuf. Le seul problème… c’est qu’on est pas encore parvenu à ce que ce corps survive longtemps. Il se dégrade très vite, tu peux espérer vivre peut-être dix ans dedans. Le pire… c’est le taux d’échec de transfert de conscience dans ce corps, 70%. Alors, c’est toi qui vois… on peut cloner ton ancien corps si tu veux?

C’est une proposition tentante. Puis en y pensant bien, 30% de réussite c’est pas si mal, et dix ans de vraie vie, c’est mieux que rien. C’est certain que si j’envisage d’éliminer les Grandes Anciennes, je peux faire une croix pour avoir un nouveau corps dans dix ans. Tout cela mérite réflexion… Je vais y penser! Peut-on aller voir comment C-βell règle son dilemme? Miléna hausse ses épaules. Le mestre hausse ses épaules. Ils me conduisent dans la pièce où C-βell effectue son choix. Elle tient dans ses bras une jeune fille aux longs cheveux fins, bouclés, et noirs comme son âme. C-αull? Elle s’appelle Émilie, et je vais la soulager de ses souffrances. Depuis des années, elle erre dans la vie, voguant de conquête masculine en conquête féminine, poursuivant des études inutiles auxquelles elle renonce, pour occuper des emplois minables. Depuis 23 ans, elle cherche des réponses qu’elle ne trouve pas, et elle a décidé qu’il est temps d’arrêter de chercher…

Je regarde la pauvre enfant, laissant s’écouler de ses yeux un fil ininterrompu de larmes. Une rage intérieure grandit en moi. Je ne comprends pas comment la société humaine peut abandonner ainsi ses propres enfants. Si je parviens à recréer ma milice, c’est certain que ces enfants seront mes premiers miliciens. Je saurai leur redonner le goût de la vie, en prenant la vie de nos oppresseurs. Mon Dieu, que se passe-t-il avec moi, je n’ai pas ressenti ce souffle révolutionnaire brûler en mois depuis des centaines d’années. L’immortalité aurait donc annihilé en moi toute velléité. Mais tout ça, c’est bientôt fini.

Miléna applaudit C-βell. Merveilleux! Tout cela est si merveilleux! Les filles, allez vous asseoir dans ces deux chaises, et nous allons procéder au transfert de conscience immédiatement! Émilie et C-βell, sans un mot, vont s’asseoir sur les chaises désignées. Quelques minutes plus tard, elles s’endorment. Un technicien procède à quelques manipulations et quelques secondes plus tard, il déclare que l’opération est terminée. Miléna demande au technicien de libérer C-βell, mais de ne surtout pas toucher à son ancien corps. C’est étrange. Sybelle, je peux enfin vous appeler Sybelle, vous êtes merveilleusement désirable dans le corps d’Émilie. C’est un choix parfaitement judicieux! C’est certain que le corps d’Émilie est plutôt agréable à regarder, mais je ne ressens aucune attirance pour lui, parce que la personnalité de Sybelle l’a envahi, et cela fait des centaines d’années que j’ai cessé de l’aimer.

Sybelle s’approche de son ancien corps humanoïde et l’enlace affectueusement. Elle vient de perdre son immortalité. Alors qu’elle lui caresse une joue avec amour, ce corps se met à trembler. Ce corps se réveille. Ce corps émet un cri. Non! Je suis vivante! Non! Non! Non! Sybelle recule, effrayée de voir son ancien corps reprendre vie. Miléna accourt auprès de ce corps. Tout va bien, Émilie, tout va bien… tout va très bien aller… Je regarde avec effroi cette scène improbable. Émilie a été transférée dans le corps de C-βell. Miléna, c’est quoi ce cirque?! Miléna se tourne vers moi, affichant ce sourire hautain et méprisant, propre aux Grands Anciens. Mon pauvre C-αull, tu ne penses pas qu’on allait laisser notre peuple mourir, chaque vie est importante. Émilie va rejoindre la Sibérie occidentale, pour y construire notre nouveau parc d’attractions, pour des centaines d’années, je pense. Y’a des fois, je pense à nous, et je nous trouve tellement géniales. Plus personne veut travailler dans des conditions misérables, alors nous transférons les âmes suicidaires dans des corps d’humanoïdes, jamais ils pourront mourir, et, en plus, ils vont servir notre société en effectuant des travaux que les humains ne veulent plus effectuer. Regarde-moi dans les yeux, et ose me dire qu’on a pas des idées de génie? Je la regarde dans les yeux, et j’aimerais lui dire que Mélio va régler son problème à elle, un jour ou l’autre, et bientôt.

Chapitre 10 : Mon nouveau moi

Vous êtes certain de vouloir un nouveau corps? C’est très expérimental. J’insiste, c’est, vraiment, très expérimental... Je dois être suicidaire malgré moi, et j’insiste pour obtenir un nouveau corps. C’est pas vrai que j’utiliserai le corps de ces pauvres gens qui attendent de mourir, ne serait-ce que par superstition. Je préfère prendre du neuf qui fonctionne mal, plutôt que de l’usagé qui fonctionne à peu près. Oui, monsieur, je choisis un corps neuf, qu’avez-vous à me proposer? Le technicien lève le brouillage sombre d’une large baie vitrée, qui masque le laboratoire où les corps sont fabriqués.

Je sais que je vous ai dit que c’est hautement expérimental, mais je suis réellement excité de vous présenter nos nouveaux corps. Je sais que vous avez passé des centaines d’années dans un corps d’humanoïde, et si vous avez survécu à ça, je pense que votre esprit ne rejettera pas votre nouveau corps. Nous pensons que nos corps sont de première qualité, mais que c’est la faiblesse de l’âme qui l’habite qui pose problème. Les gens semblent devenir fous à l’idée d’habiter un corps parfait. Quand je dis fous, je parle bien de la folie mentale, et non pas d’une simple excitation. Les êtres humains ne semblent pas supporter la perfection. On envisage même de créer des corps imparfaits pour améliorer notre taux de transplantation, ce qui est assez navrant quand on y pense. Ce qui est assez navrant, quand j’y pense, c’est d’habiter dans une enveloppe immortelle, rien ne peut être pire.

La panoplie de corps disponibles n’est pas impressionnante, il semble que la perfection, de nos jours, c’est d’avoir une peau blanche immaculée, des yeux de couleur claire, et des cheveux parfaitement lisses et droits. Mon bon monsieur, est-ce possible d’avoir de légers reflets bleutés dans les cheveux de ce modèle? J’aimerais aussi que la couleur de sa peau soit un peu plus foncée, parce que je compte faire un tour sur Vénus, et que les Vénusiennes détestent les visages pâles. Comprenez-moi bien, je ne retiens aucun grief contre les blancs-becs, c’est uniquement pour séduire que je préfère une couleur de peau plus foncée. Sybelle, remise de ses émotions après avoir perdu son corps d’humanoïde chéri, se moque de mes choix esthétiques. La couleur de ta peau, les filles s’en foutent pas mal, tu devrais plutôt considérer la taille adéquate de ton futur « engin ».

C’est très 23e siècle de penser ainsi, aujourd’hui il suffit d’implanter des nanobots dans l’engin, de télécharger la bonne app sur son téléphone, et les nanobots font un travail remarquable de moulage. Le mode automatique permet même de s’ajuster au millimètre près aux zones les plus sensibles des corps féminins ou masculins. C’est le mode qui offre le meilleur rendement, et la plus grande satisfaction. Cela étant dit, il est assez gentleman de demander à son, ou à sa partenaire, la taille qu’ils préfèrent, parce qu’après tout, tous les goûts de grosseur sont dans la nature. J’évite ce mode personnalisé parce que c’est pas extraordinairement romantique d’être engagé dans un organe, tout en tenant son téléphone d’une main, pour régler sur le vif la taille des nanobots.

Le technicien pointe le fauteuil où je dois m’asseoir, juste à côté du modèle que j’ai choisi, qui est parfaitement moyen pour moi. Sa taille est moyenne, 1m87, son embonpoint est moyen, taille 38, ses yeux sont d’un noir profond et menaçant, son sourire est moyennement niais, et, ce que je préfère, ce sont les reflets bleu et noir de ses cheveux, qui seront bientôt mes cheveux. Je ferme les yeux… je sens de nombreuses aiguilles chatouiller la partie organique de mon cerveau… puis je m’endors… c’est assez ironique que je perde mon dernier morceau organique… je perds donc mon corps…

Cole? Es-tu là? Ouvre les yeux… si tu n’ouvres pas les yeux, je vais t’embrasser… et te réveiller comme la belle au bois dormant… mon nouveau cerveau ne semble pas vif à réagir. Toutefois, il comprend vite que Miléna, plantureuse petite blonde au corps parfait, anciennement Noah, vieux dégueulasse bedonnant, à la barbe hirsute, va poser ses lèvres humides sur les lèvres de mon nouveau corps. Pauvre petit nouveau corps, il mérite mieux! J’ouvre mes yeux d’un seul coup, et tel un athlète de haut niveau je dresse mon bras vers Miléna, dont les lèvres recouvertes d’une bave fine et brillante s’apprêtaient à communiquer ses microbes sur mes lèvres pures et vierges. Oh là! Pas touche, Miléna! Argh. Le son de ma voix déraille. Ce n’est pas ma voix, et les muscles de mes cordes vocales n’ont pas suffisamment d’entraînement. Je me lève de mon fauteuil pour m’écrouler aussitôt…

M. Cole, patience! Nous entraînons les muscles de nos modèles, mais ça reste assez mineur. Prenez votre temps pour renforcer vos jambes… Je frotte mon genou, qui a cogné violemment le sol en pierre d’ardoise. Ça fait des centaines d’années que je n’ai plus ressenti la douleur. J’ai mal et je me sens enfin vivant, à nouveau vivant. La douleur est si délicieuse, pour l’instant. Je n’ose imaginer ce que je vais ressentir avec les Vénusiennes… tant de sensations qui n’étaient que des vieux souvenirs dont je questionnais l’existence…

Un coup de feu, suivi par plusieurs autres coups, font trembler les murs du laboratoire. Des cris désespérés proviennent du hall d’accueil. Trois gardes du corps bondissent sur Miléna pour la soulever dans les airs et l’emporter en dehors du bâtiment. Je suis encore accroupi, par terre, impuissant, et je vois les techniciens courir partout comme des poules sans tête. Personne ne pense à me sauver. Je vois mon sac à dos, perdu dans un coin de la pièce, et je ne me souviens plus si j’y ai mis une arme. Je rampe au rythme d’un bébé de quelques mois, vers lui, alors que les cris ne cessent pas, ni le bruit des balles. Deux bras puissants me soulèvent d’un bon mètre. Cole, faut se casser d’ici, un cinglé est en train de faire un carnage! Sybelle est revenue pour moi, cela m’attendrirait, si nous n’étions pas sur le point de perdre nos nouveaux corps, et surtout le mien. Sybelle, donne-moi une arme! Donne-moi ton arme! Elle baisse son regard vers moi, tout en me souriant. Même si elle est dans le corps d’Émilie, je lis dans son regard que Sybelle est bien aux commandes de ce corps, et que l’assaillant est celui qui devrait avoir peur.

Cole, ces cons ont barricadé les issues de secours, il va falloir aller tuer celui qui se prend pour je ne sais qui! Je vais te tirer derrière moi, accroche-toi bien! Sybelle me traîne pathétiquement derrière elle. J’aimerais lui dire qu’elle pourrait me laisser en sécurité, derrière, mais c’est un devoir dans notre Légion, on ne laisse jamais un blessé derrière nous, on meurt ensemble, ou on survit ensemble. Les balles fusent et les cris se font moins nombreux. Des morceaux de cheveux et de cerveau traînent un peu partout sur le sol et les fauteuils, le gars n’utilise même pas des balles conventionnelles. Elles explosent au contact des corps.

Sybelle injurie l’arme qu’elle tient dans les mains. J’ai volé ça au musée des horreurs, et j’ai juste une balle. Même si je suis la meilleure tireuse des univers, c’est impossible de viser mortellement un homme en mouvement avec cette cochonnerie de pistolet du 20e siècle! Si même Sybelle ne sait pas quoi faire… alors moi, je prends mon sac à dos dans mes bras et j’en tire un Moka-Mola. Au moins, si je meurs, je vais savoir ce que ça fait de sentir couler dans mon nouveau corps ce jus sacré. Cole! Tu es un génie! C’est ça qu’on va faire! Ah oui, moi, un génie, là… maintenant… Quoi, tu veux mon Moka-Mola? Elle hoche positivement sa tête, avec un regard plus menaçant que jamais. Cole, y’a une capsule de gaz sous ta cannette, pour réchauffer ton Moka-Mola. Tu vas la lancer vers la tête de cet abruti, du mieux que tu peux, et moi je vais essayer de la faire exploser, et si on est chanceux… la cannette va le faire exploser.

Si on m’avait dit que le Moka-Mola pouvait être une arme mortelle, j’aurais ri au nez de celui qui affirme ça. Mais là, on parle de Sybelle, la plus mortelle des mortelles, et si même nous n’avons pas réussi à mettre à terre les Grands Anciens, je dois reconnaître que ce ne sont pas les idées de génie qui lui ont manqué. Je me redresse, regardant l’assaillant s’acharner sur des suicidaires qui ne veulent pas mourir ainsi. Sybelle? Je suis prêt quand tu es prête… Sybelle me fait un signe, et je lance la cannette de toutes mes faibles forces. Elle tient la crosse du pistolet à deux mains, elle se concentre… tire, et vise parfaitement la cannette, qui explose à quelques centimètres du visage du tueur. Des éclats d’aluminium transpercent ses joues, ses yeux, arrachant au passage des morceaux d’oreille. Il hurle de douleur et tente de frotter son visage meurtri avec ses mains, ne faisant qu’enfoncer plus profondément les morceaux de cannette. Sybelle court vers lui et le jette à terre. Dis-moi pourquoi tu es venu tuer tous ces gens, et, peut-être, je t’offrirais une mort rapide?

Je rampe vers Sybelle, qui maintient une botte contre le cou du malheureux. Ses lèvres sont déchirées par le mortel Moka-Mola, il parvient à peine à s’exprimer. C’est… c’est inhumain… de leur faire… de leur faire croire, qu’ils vont mourir… alors qu’ils… alors qu’ils seront… des esclaves… toute leur vie. C’est assez difficile pour moi de ne pas être en accord avec lui, mais c’est Sybelle qui va décider de son sort. Si elle le laisse aux mains des Grands Anciens, ils lui feront subir un sort bien plus horrible que le nôtre… Sybelle lève la botte de son cou, puis l’enfonce sur ce qu’il possède encore de tête. Vu son état, elle n’a pas eu besoin de beaucoup forcer pour mettre un terme à sa vie. Je ne pensais pas qu’elle le sauverait… mais aujourd’hui, en cet instant, elle a fait preuve d’humanité : elle l’a tué.

Chapitre 11 : Blabos, oui, mais non.

Je vois Blabos, la planète natale de Miléna, à travers l’immense baie vitrée de son vaisseau privé. Je ne suis pas un admirateur de ces vaisseaux du 27e siècle, qui sont conçus d’un seul morceau, en une sorte de plastique transparent. Je dis que c’est du plastique parce que les sciences n’ont jamais été une matière où je brillais, elles éteignaient plutôt mon intérêt. Est-ce que, parce qu’on peut fabriquer un vaisseau transparent, on doit le fabriquer? Non. Voir les planètes et les étoiles défiler à la vitesse de la lumière, ça me donne la nausée. Puis c’est assez étrange de voir toute la machinerie et le câblage à travers cette coque transparente. Est-ce qu’une Vénusienne serait plus jolie parce que je vois tous ses organes à travers elle? Non. Hum... peut-être que oui... en y pensant bien, c’est un mauvais exemple, il paraît que les habitantes de Vénus ont un cœur en forme de cœur, un estomac en jolie forme de poire, rattaché à un œsophage qui serpente et tournoie comme un escalier en colimaçon, jusqu’à la gorge. Note à moi-même : la beauté intérieure sera importante à considérer, le jour où nous serons transparents.

Cole? Est-ce la première fois que tu viens à Blabos? Miléna triture mes deux épaules avec ses mains froides et rigides, certains appellent ça un massage. Il va falloir que je trouve une réponse diplomatique à donner à Miléna, au sujet de sa planète chérie, parce que sa réputation est déplorable. Même New-New-New-York et ses -150 degrés Celsius, sur Jupiter, reçoit plus de visiteurs en un mois que Blabos en un an. Blabos est une planète au climat méditerranéen automnal, mais toute l’année c’est l’automne. Les feuilles des arbres semblent menacer de tomber, avec leurs nuances de rouge et d’orange, mais ne tombent jamais. Le soleil aux taches rougeâtres de son système solaire donne une couleur automnale à tout ce que ses rayons touchent. Blabos, c’est constamment la vie à 17h00, quand le soleil menace de se coucher pour ne plus revenir. Seuls les gens trop heureux dans leur vie viennent passer des vacances ici, pour goûter à la dépression automnale qui hante les milliards de dépressifs des galaxies environnantes. Ouais, c’est cool de venir sur ta planète, Miléna, j’en ai entendu beaucoup de bien! Forcément, je ne fréquente que des gens heureux, et ennuyeux.

Tu vas voir, j’ai une charmante petite maison dans la campagne de Blabossa, notre capitale. Et… accroche-toi bien… j’y fais pousser des fruits et des légumes. Un frisson parcourt mon échine. Je ne parviens pas à analyser sa nature. Dans le système solaire, le seul aliment qui peut être cultivé, c’est la pomme de terre. Tout autre culture ou élevage est interdit. La patate est le seul légume naturel, tout le reste est artificiel, né du génie de nos scientifiques terriens, qui à partir de tous les déchets produits, sont parvenus à créer des aliments artificiels, infusés avec des parfums de synthèse. Personnellement, je me contente d’avaler ma pilule quotidienne qui contient tout ce dont mon corps a besoin, puis quand je déprime, je vais manger des frites de Chez Gérard Patates-Frites, au Canada. Toutefois, elles sont onéreuses, parce que Gérard importe son huile naturelle en contrebande, de planètes qui peuvent en produire. Manger des frites chez Gérard, c’est être un criminel.

Le vaisseau de Miléna atterrit sur sa piste privée, dont le sol est jonché de feuilles multicolores, identiques aux feuilles encore présentes sur les arbres qui les perdent. Je déprime déjà. Je n’ai pas pu refuser son invitation, qui récompense mon acte de bravoure au Centre de Suicide Assisté. Je sais, c’est pathétique. J’étais juste le gars qui allait boire un Moka-Mola, et qui est devenu un héros. Les trois Grandes Anciennes ont inondé leurs médias de complaisance de notre aventure héroïque. Nous sommes devenus des cousins de leur famille éloignée, nous avons déjoué l’acte d’un terroriste, qui refusait aux suicidaires, une mort digne et indolore. Ouais, c’est ça... Sybelle, elle, a rejoint Mélissa l’Élue, qui est une native du royaume ancien de l’Europe du Nord. La chanceuse va passer une semaine à déblayer la neige autour du chalet de Mélissa. Quant à moi, je ne sais pas ce que Miléna me réserve sur Blabos.

Ce qui est certain, c’est que la maison de campagne de Miléna est moins impressionnante que je l’imaginais. Mon a priori négatif envers elle me faisait imaginer qu’un palais se dresserait à la place de cette bâtisse construite sur un seul étage. Le recouvrement en lattes de bois lui donne un certain charme de la campagne, ou de forêts terriennes nordiques. L’allée qui mène à la porte d’entrée est bordée de fameux argousiers, dont la baie orangée ne détonne pas dans ce décor champêtre. J’ai une pensée pour la pauvre Camille, voleuse de ces baies, et morte à cause de ces baies. Au moment même où je pense à elle, j’entends un aboiement synthétique qui menace mon arrivée. Un dogobot, vraisemblablement celui qui a déchiqueté Camille, me regarde d’un air menaçant. Je m’arrête, et je le regarde, et il me regarde. Allez, Cole, pas de panique, c’est mon dogobot chéri, je l’appelle Dougie, et il ne ferait pas de mal à une mouche! Sauf si elle lui ordonne de défigurer une pauvre jeune fille qui voulait juste manger quelques baies immangeables. Je me souviens de mon enfance au Vieux-Canada, pendant laquelle on se nourrissait de ces baies en toute illégalité, lorsque les livraisons de pilules tout-en-un étaient retardées. C’était un supplice.

J’ai programmé Dougie pour qu’il te soit favorable, au niveau A-, ce qui te permet de lui donner l’ordre d’attaquer quiconque te manque de respect, ou qui te servira mal lors de ton séjour. Évite quand même de lui donner l’ordre de tuer mes domestiques, ce n’est pas évident d’en recruter sur Blabos. Effraie-les, mutile-les, mais ne les tue pas! Je retiens ma respiration, pour ne pas affoler mon rythme cardiaque, en pensant à quel carnage Dougie peut procéder. Si je suis doté d’un niveau A- de domination, je devine que Miléna se réserve le niveau A+, soit le plein contrôle. Dougie peut donc me dévorer, à sa simple bonne volonté. Je m’accroupis et je tends les bras vers Dougie, qui remue sa queue métallique frénétiquement, tout en fourrant sa truffe dans le creux de mes bras, ce qui me chatouille au point de me faire sourire. Pourtant c’est juste un morceau de métal avec une I.A. très basique.

Cole, on nous a préparé un fabuleux dîner pour fêter mon arrivée, je t’invite à t’asseoir au bout de cette table. Je regarde la table en bois massif, qui pourrait accueillir 20 convives. Elle me rappelle la table du Conseil de gérance de Samsonge, sur laquelle j’ai fait rouler la tête de ses administrateurs, quelques centaines d’années plus tôt. Tu reconnais la table, mon Cole chéri? Elle te semble familière, n’est-ce pas? Je me tourne vers Miléna, autant surpris par son emploi du terme chéri que par son insistance à souligner que je connaîtrais cette table… Je… je suis supposé connaître cette table? Elle éclate de rire, tout en sirotant un verre rempli d’un liquide mauve tirant vers le noir. Évidemment, gros nigaud! Tu penses que c’est qui... qui t’a envoyé décimer le Conseil de gérance de Samsunge? Nous! Tu penses que c’est qui... qui a envoyé Sybelle décimer des femmes et des enfants sur Vuatuu? Nous! Tu penses que c’est qui… qui a donné la bombe à Esminua pour assécher ces centaines de millions d’Australiens imbéciles? Nous encore! Je sais… je sens une rage monter en toi… mais je préfère te dire toute la vérité, parce que je tiens à toi, et que j’ai de grands projets pour nous deux. Je veux que tu saches que les cerveaux derrière vos crimes, c’était nous trois, les Grands Anciens. Tu pensais lutter contre nous, alors que tu luttais pour nos propres intérêts. Et ce n’est qu’un début… le système solaire ne nous suffit pas, nous voulons régner partout. Partout...

Elle ne me regarde plus. Elle fixe, plus loin devant elle, une image mentale de délire de puissance. Moi, je me sens déconfit, je suis le jouet de mes ennemis. Quand j’y pense, leur réaction est la plus intelligente. Plutôt que d’éliminer tes ennemis, sers-toi d’eux pour te défaire d’autres ennemis. Je suis un imbécile, mais ce n’est pas un fait nouveau. Je m’assois, piteusement, à la place que Miléna a désignée et j’avale d’un coup sec l’immonde breuvage mauve. Elle dit que ça vaut des milliers de new dollars cette boisson-là. Ça ne le rend pas meilleur. Un majordome apporte un plat contenant de multiples petites bouchées. Je vois des fruits et des légumes qui n’existent aujourd’hui que sur des supports numériques. Je reconnais ce fruit qui s’appelle une fraise. Je la touche du bout des doigts, avec hésitation, comme je touchais les épouses séduisantes de mes ennemis, craignant que par ce geste elles alertent des gardes qui tenteraient de m’abattre. Mon pouvoir de séduction n’est pas infaillible, et parfois des gardes ont accouru, mais ils étaient impuissants à me battre. Je gardais toujours sur moi mon sabre laser de poche, hacké avec soin. Le garde voyait un faisceau lumineux vert factice, alors que le vrai laser était invisible, formant un angle de 90 degrés avec son double non identique. Évidemment, je découpais mes ennemis rapidement. La ruse est plus importante que la dextérité.

Au grand désarroi de Miléna, je ne parviens pas à faire honneur à tous ces aliments pour lesquels de nombreux terriens tueraient leur famille sans hésitation pour y goûter, pour goûter à ce qui a existé et n’existe plus. Je ne peux rien avaler. Pendant 300 ans, je n’ai rien mangé. Mon cerveau refuse de manger. Il ne comprend plus l’acte de manger. C’est bon, je comprends… moi aussi j’ai eu du mal à m’adapter à mon nouveau corps. Ne crois pas ce que fut facile pour moi de passer du corps d’un vieux mâle poilu, transpirant sans raison comme un porc, au corps d’une jeune femme dont la peau sent les effluves de jasmin des cités perdues, dont la ferme poitrine frétille à la vue d’hommes sûrs d’eux, virils. Ah, mais quelle horreur, elle est en train de se tripoter les seins tout en parlant de ses nouveaux fantasmes. Ses domestiques ne la quittent pas des yeux, ils semblent hypnotisés.

Cole, vu que tu n’as pas faim, je vais te montrer ta chambre! Enfin, notre chambre. Notre chambre? Elle me prend donc par la main et me conduit dans… notre… chambre… Elle me pousse avec violence dans le lit, et je la regarde se déshabiller le plus rapidement possible. Je regarde le magnifique corps de Miléna, sa peau parfaitement lisse et légèrement agrémentée de grains de beauté, mais je pense aussi que dans ce corps, c’est Noah qui est là, ce vieux gâteux obnubilé par le pouvoir, je vois ses poils pousser autour des tétons de Miléna, je vois son ventre grossir, au point de cacher son nombril, je vois de la sueur suinter sous ses épaules et sous ses seins, dégoulinant sur ses hanches, puis le long de ses jambes… je ferme les yeux… je la laisse retirer mes vêtements… et je la laisse jouer avec ce corps qui n’est pas vraiment mon corps, et son corps qui n’est pas vraiment non plus le sien…

Des cris d’enfants mettent un terme à mon sommeil. Le soleil se lève, et Miléna n’est plus dans le lit. Nu, je m’avance vers la fenêtre. Miléna est postée devant un groupe d’enfants de dix ans à peine, qui rigolent devant elle, tout en enfouissant des baies d’argousier dans leur bouche. Mais madame! Vous les mangez pas, ces fruits! Nous, oui! Pis ils pourrissent à terre! Alors nous on les mange! Que ça vous plaise, que ça vous plaise pas! Madame! Le petit effronté ne sait pas qui est Miléna. Le petit effronté ne sait pas qui est Dougie. Je m’habille en vitesse, et je cours vers la scène de procès improvisé, pour sauver qui peut être sauvé! Trop tard… le premier effronté est sur le point de perdre sa tête, que Dougie secoue violemment, mais la tête du môme persiste à rester accrochée à son torse d’origine. Miléna, arrête ça! Ce sont juste des enfants! Elle se tourne vers moi. Dougie lâche la tête du môme et se tourne vers moi. Cole? Chez moi. Mes règles. Compris? Dougie grogne, comme pour faire écho aux paroles de sa maîtresse. Les autres enfants sont agenouillés, attendant, en pleurant, que Dougie tente de leur arracher la tête plus rapidement que celle de leur chef de bande.

Aujourd’hui, en cette seconde, je sais que je vais, ou mourir, ou accomplir ma plus grande revanche. Dougie? Dougie? Le chien cesse de grogner, et me regarde, attentif. Dougie? Tu peux dévorer… Miléna, elle, là! Dougie, attaque! Miléna tente de donner un contre-ordre, mais même si son corps est jeune, son cerveau est vieux et lent. L’effet de surprise lui fait perdre la seconde qui sépare sa mort de ma mort. Dougie, lui, est une merveille technologique, qui ne réfléchit pas. Il obéit. Il saute immédiatement à la gorge de Miléna et commence à dévorer sa tête. Dougie? Toute la tête! Toute! Je ne veux pas prendre le risque que Miléna/Noah revienne dans un autre corps. Jamais. Jamais!

Trois Grands Anciens moins un Grand Ancien… il reste encore deux Grands Anciens à éliminer… j’espère que Sybelle a réussi à se débarrasser de Nathan le Guéorant. À malin, malin et demi.

Chapitre 12 : Nathan le Guéorant

Les flocons de neige tombent continûment sur la jeep qui mène Sybelle et Mélissa vers Alesund, petite ville côtière de la Norð Vegri. Elle sait très bien pourquoi Nathan l’emmène vers son chalet dans ce moyen de locomotion archaïque et inconfortable. Si elle ne répond pas adéquatement à ses questions, il, ou elle, se débarrassera de son corps encombrant dans la réserve de la Grytdalen. Elle a donc cinq heures devant elle pour le convaincre de ses bonnes dispositions, ou cinq bonnes heures pour trouver l’idée géniale permettant de débarrasser le monde de cette vieille fripouille de Nathan, réincarnée dans le corps d’une certaine Mélissa. Sybelle et Nathan, c’est une vieille relation, c’est une complicité qui remonte à sa jeunesse. Nathan, c’est son mentor. Nathan, c’est son protecteur.

Sybelle est une métisse mercurienne, née d’une relation entre un père mercurien, ingénieur minier d’un village paumé de Kuiper, et d’une journaliste vénusienne. Sa mère est venue la première fois sur Mercure pour observer le génie de ses ingénieurs, qui sont parvenus à dompter l’atmosphère invivable de cette planète, dont la température quotidienne varie de -170 degrés Celsius à +400 degrés Celsius. Ce n’est pas tant l’amour qui l’a retenue sur Mercure que la fortune potentielle de son minerai, unique à elle, le merckel. C’est ce minerai qui permet de fabriquer des robots ou des vaisseaux légers et quasiment indestructibles. Cette richesse a tourné la tête de ses dirigeants, qui ont voulu s’émanciper de la Terre. Le gouvernement terrien, avant que les Grands Anciens s’emparent du pouvoir, a utilisé sa seule technique de négociation éprouvée. Elle a envoyé la Légion Occidentale Australienne massacrer les habitants des villages dont la seule utilité était de cultiver des légumes et d’élever des animaux. Il ne fallait pas exterminer les têtes pensantes qui organisaient la vie sur Mercure.

Sybelle venait de fêter sa 13e année de vie sur Mercure, lorsqu’une poignée de militaires australiens ont découpé au sabre tous les habitants de son village. Ses parents regrettaient aussitôt d’avoir choisi de vivre avec les classes inférieures de leur société, qui sont toujours les premières à subir les affres des représailles. Connaissant la réputation des légionnaires australiens, ils choisirent de plonger un couteau dans leur propre cœur, laissant leurs trois filles à une mort certaine. Sybelle, elle, dernière vivante, était recroquevillée dans un coin de sa hutte, couverte du sang de ses parents et de ses sœurs, lorsqu’un soldat s’apprêtait à lui trancher la tête, mais le capitaine Smith lui sauva la vie. Les soldats se sont contentés de la violenter, sous le regard de leur capitaine. Il fallait qu’il y ait une survivante, pour raconter l’horreur qui venait de se produire, pour mater la rébellion des Mercuriens. Ce fut un grand succès. Sybelle et ses cicatrices devinrent le visage de cette répression, qui calma les ardeurs indépendantistes des autres colonies de Mercure, et celles d’autres planètes.

C’est à cette occasion que Nathan le Guéorant, simple membre du conseil de gérance de Samsonge, eut une idée géniale. Il se servirait de la haine de Sybelle contre la Terre pour mettre un terme au gouvernement démocratique terrien. Elle devint sa protégée et fut formée par les meilleurs assassins du système solaire. Il effaça ses nombreuses cicatrices pour qu’elle ne fût pas reconnue. Sa première mission importante fut de massacrer, en 2320, sur Vuatuu, des habitants innocents, et de planter un drapeau terrien du royaume d’Australie sur la place principale de la capitale d’Esminua, en signe de victoire. Un journaliste de Mars, imbécile et novice, Cole Lorner, devait la suivre pour décrire les atrocités qu’elle commettrait, prétendument, au nom du gouvernement terrien. Il suffisait ensuite au conseil de Samsonge de donner une bombe de déshydratation au gouvernement d’Esminua, pour qu’ils rayent le continent australien de toute vie. Toutefois, Sybelle n’aurait pas laissé le capitaine Smith mourir d’une mort aussi paisible et tranquille. La veille de l’explosion, elle s’infiltra dans sa villa cossue de Perth. Elle ligota ses enfants et ses trois épouses dans le salon. Devant eux, elle retira la peau du capitaine avec un canif mal aiguisé, mais il mourut d’un arrêt cardiaque au quart de son ouvrage, malheureusement pour elle.

De peine et de misère, ils parvinrent à tuer suffisamment de dirigeants terriens pour installer leurs propres sympathisants. Il restait enfin à prendre la tête de Samsonge, la plus importante corporation terrienne. Nathan put, avec l’aide de ses deux fidèles compagnons, Noah et Nicolas, engager Sybelle et Cole pour faire rouler les têtes des autres membres du conseil de gérance, afin de pouvoir choisir leurs propres pantins. La légende des Grands Anciens était née, et ils purent dominer la Terre. Sybelle y trouvait son intérêt, elle parvenait à anéantir des Terriens. Mais des Terriens remplaçaient les Terriens décédés… c’était sans fin. Il aurait fallu que le noyau de la Terre puisse exploser pour se débarrasser de cette planète qu’elle considère comme malfaisante… mais aucune arme n’est assez puissante pour accomplir ce dessein. Aujourd’hui, empreinte de la sagesse gagnée lors de ses 300 années d’exil sur une planète déserte de vie animale, elle veut se contenter de tuer les Grands Anciens, pour que l’anarchie règne, et que les Terriens s’entre-tuent.

Tu as l’air bien songeuse, Sybelle? Je pensais que tu aurais accueilli ton bienfaiteur avec plus de chaleur. Tu sais bien que je ne pouvais pas empêcher votre condamnation à l’exil. Il fallait trouver des responsables, et sache que ton sacrifice, pour notre cause, fut très apprécié. Mélissa regarde les paysages enneigés du Grytdalen, se parlant à elle-même, plus qu’elle ne parle à Sybelle. Elle se demande si elle a encore besoin de sa protégée, le temps des assassins humains est révolu. Elle l’aurait bien laissée pourrir sur T501 pour l’éternité, mais l’attaque inexplicable venant de cette planète-poubelle la tracasse au plus haut point. Oslotte, capitale de la Terre, aurait pu être annihilée. Nathan? J’aimerais savoir pourquoi tu as choisi le corps d’une fille plutôt que celui d’un homme, et c’est qui cette Mélissa? Sybelle essaie de gagner du temps en posant des questions dont les réponses ne l’intéressent pas. Une idée commence à germer dans son esprit, pour confirmer la confiance de Nathan envers elle.

Oh… Mélissa? C’était une jeune femme de 30 ans, qui animait une émission de radio rebelle. Elle était horriblement sympathique, faisant preuve d’une telle écoute et d’une telle empathie envers ses auditeurs que sa popularité devenait menaçante. Nous l’avons convoquée pour lui remettre un prix récompensant la liberté d’expression. Nicolas et Noah penchaient plutôt pour lui offrir une escapade au Grytdalen, pour qu’elle se fasse accidentellement dévorer par les loups. Personnellement, je l’ai trouvée si jolie et si charismatique que je me suis dit que j’allais prendre sa place, tout simplement. Ses fidèles adorateurs sont devenus mes fidèles adorateurs. C’est donc une coïncidence si je suis devenu une femme. Nicolas et Noah m’ont ensuite imité. Nous sommes parvenus à trouver deux autres influenceuses mondiales. Sybelle vient de trouver son idée géniale, alors que Mélissa vient de conclure sa réponse, qu’elle n’a pas écoutée. Tuer Mélissa ou tuer Nathan, c’est la même chose. La vraie Mélissa n’existe plus depuis longtemps, ou alors elle construit des parcs d’attractions en Sibérie.

Mélissa, j’ai une proposition à te faire. Nous pouvons te prêter notre arme sur T-501. Nous pouvons anéantir des villes qui vous sont défavorables. Il est temps que vous régniez ailleurs que dans le système solaire… Sybelle vient d’éveiller une lumière éteinte dans le corps de Mélissa. Un règne dans plusieurs univers… cela agrémenterait certainement notre routine quotidienne… Elle sourit, approuvant cette proposition de Sybelle, et c’est ainsi qu’elles passent le menaçant Grytdalen, sans que ni l’une, ni l’autre, ne soient dévorées par des loups qu’on affame volontairement. Alesund se présente ainsi à leur vue. Les eaux encerclées par son petit port sont gelées, et des enfants y patinent ou jouent à une forme de hockey. Plus en hauteur, la jeep s’arrête devant un chalet construit en rondins de bois. Il est minuscule, à peine habitable par trois personnes. Les nombreux gardes du corps de Mélissa s’entassent dans une grange adjacente.

Sybelle se précipite vers les flammes qui font crépiter le bois qui se consume dans la cheminée. Elle n’a pas vraiment froid, mais elle veut juste ressentir plus de chaleur. Elle ressent un coup sec en arrière du cou et un liquide tiède coule le long de sa nuque. Elle tombe sur le côté et observe Mélissa, debout devant elle, tenant fermement un tisonnier dans sa main droite. Sybelle glisse sur le plancher pour échapper inutilement à celle qui va la mettre à mort. Elle recule et Mélissa avance, souriant diaboliquement. Moi, Mélissa, je vais mettre un terme à la vie de la dangereuse Sybelle, assassin le plus efficace de la galaxie, que c’est ironique! Mélissa pointe le tisonnier vers le bas, s’apprêtant à l’enfoncer dans un des yeux de Sybelle. Elle prend de l’élan et se penche en avant pour abattre le tisonnier sur sa protégée. Sybelle ferme les yeux, trop étourdie pour réagir. Son heure est venue. Un cri strident l’oblige à rouvrir ses yeux. Mélissa vient de glisser sur une flaque de sang qu’elle a laissée devant elle en reculant pour se protéger. Le tisonnier a transpercé la tête de Mélissa et un morceau de cerveau est accroché à son extrémité. Deux de ses gardes du corps se regardent entre eux, se demandant s’ils doivent poursuivre la tâche accomplie par leur patronne. L’un d’eux s’avance vers Sybelle, arrachant le tisonnier planté dans la tête de Mélissa. Il donne un violent coup de pied à Mélissa, qui fait revoler sa patronne dans la cheminée. C’est ton jour de chance, beauté, fais comme nous, casse-toi de cet enfer!

Sybelle écoute les gardes s’enfuir alors qu’elle ferme ses yeux pour retrouver son équilibre. Elle déchire un des rideaux pour concevoir un bandage de fortune pour soulager sa tête meurtrie. Son téléphone vibre dans son manteau. C’est Cole qui lui envoie un message. Miléna l’Ancienne est morte. Mélissa l’Élue est morte. Margot l’Érudite est la dernière sur leur liste.

Chapitre 13 : Et par les météorites ils périrent

Sybelle sirote un Moka-Mola sur la terrasse enneigée du seul bistro encore ouvert à l’aéroport d’Oslotte. Au loin, de longues colonnes de fumée noire, indénombrables, semblent évacuer les âmes des habitants d’Oslotte de leur enfer, vers, probablement, un autre enfer. Tu en as mis du temps, mon cher Cole, tu as raté un somptueux spectacle! Je suis heureux que le voyage depuis Blabos ait duré plus longtemps que prévu. Mon cœur se serre en regardant ce paysage où Oslotte se dressait encore trois jours plus tôt. Aujourd’hui, elle ressemble à la surface de la Lune. Je ne vois que des cratères, partout, recouvrant une dizaine de kilomètres carrés. J’imagine que personne n’a eu le temps de souffrir. Je ne sais pas pourquoi je suis devenu aussi sensible, depuis que je me suis retrouvé seul avec mon cerveau pendant 300 ans. Ces millions de morts sont si inutiles. La vie, la mort, je n’y comprends plus rien. J’étais en vie dans un corps humanoïde, et je me sens mort dans un corps humain.

Pourquoi fais-tu cette tête? La seule chose importante, c’est que Margot l’érudite ait brûlé vive dans son palais, dont il ne reste aujourd’hui que des poussières! Sybelle écrase de rage l’aluminium de sa cannette, en prononçant le prénom de sa dernière ennemie vivante. Je me demande si c’est le moment idéal pour lui annoncer que Margot a fui Oslotte bien avant que les météorites ne la frappent. Encore une fois, les seuls qui meurent, ce sont ses pauvres habitants, impuissants à fuir rapidement. Margot est pas morte, j’ai vu sa tête bien vivante en venant ici, elle annonçait aux infos que c’est bien dommage que sept millions d’habitants aient péri, mais au moins, le gouvernement des Grands Anciens perdurerait, à jamais, pour toujours, et quasiment pour l’éternité. C’était un vibrant discours. Ah… elle a plutôt dit, le gouvernement de la Grande Ancienne. C’est désolant, à moins que Margot se trouve deux nouvelles copines. C’est certain qu’elle ne viendra pas nous voir pour nous proposer un partage de pouvoir, pas après avoir ruiné sa capitale.

Sybelle? Je demande ça comme ça, mais je peux savoir pourquoi ton ami Mélio a décidé de rayer Oslotte de la carte de la Terre? Sybelle jette violemment sa cannette à terre, mais elle ne fait que s’écraser tout doucement, sans un bruit, dans un monticule de neige. Quand Mélissa est morte, et que j’ai lu que tu avais tué Miléna, j’ai souhaité de tout mon cœur que Margot périsse dans les flammes de son palais détruit. Mélio et moi, inexplicablement, nous sommes liés… et il a envoyé des météorites pour qu’on soit débarrassés de Margot. Elle baisse les yeux, de désespoir. Son Mélio a dû être formé par les unités tactiques étasuniennes du maintien de l’ordre. La première règle, c’est de vider son chargeur, au complet, et la seconde c’est de viser dans le tas. Je pense qu’il est temps que je lui pose les questions qui s’imposent au sujet de sa relation avec Mélio. J’accepte que, dans la vie, tout puisse exister, mais qu’une planète ait une âme, et que cette âme soit connectée à celle de Sybelle, ça dépasse mon entendement. Bref, je n’accepte pas que tout puisse exister.

Sybelle, il s’est passé quoi sur T-501 pendant que je dormais? Je sais que tu as arpenté T-501 pendant 300 ans, mais que s’est-il passé? Sybelle ouvre sa troisième cannette de Moka-Mola avant de se tourner vers moi. Comme tu le dis, moi je n’ai pas dormi pendant notre exil. Un jour, perchée en haut d’une montagne dont je m’étais donné le défi d’atteindre son sommet, j’ai aperçu au loin une longue colonne de fumée blanche. Je devinais les formes d’un volcan. Ça m’a occupé quelques semaines avant de le rejoindre. Ce que j’ai trouvé surprenant, en arrivant à ses pieds, c’est le nombre de galeries souterraines qui semblaient s’engouffrer sous lui. J’en ai pris une au hasard, et pendant des heures, dans le noir, j’ai avancé. Je suivais une sorte de reflet orangé qui était projeté sur les parois gluantes d’un couloir interminable. Plus je me rapprochais, plus une lumière rouge vif éclairait la galerie que j’avais choisie.

Finalement, je suis arrivée au cœur du volcan. Je me suis assise pour contempler les crépitements de la lave. J’y voyais les Grands Anciens plonger dans ces flammes, j’y voyais leur peau se dilater, j’y voyais leurs os fondre et… j’ai ressenti quelque chose de vraiment bizarre. Plus mes émotions étaient négatives et puissantes, plus le crépitement de la lave était important. Pendant plusieurs jours, je me suis amusée à penser à des événements gais et heureux, ou tristes et sombres, et je voyais la lave onduler au gré de l’intensité de mes émotions. Alors, j’ai essayé de… disons… communiquer avec ce qui réagissait à mes émotions. J’ai appelé ce quelque chose Mélio… Mélio, c’était mon chien sur Mercure, un animal admirable de fidélité. Il a tenté de protéger mes sœurs des légionnaires australiens, mais il fut découpé vivant, et mes sœurs durent manger sa chair crue, avant d’être elles-mêmes dépecées. Peu importe, c’est une vieille histoire.

Pendant des jours, je me suis amusée avec Mélio, jusqu’au moment où j’ai crié en moi pour que je puisse regagner l’extérieur du volcan sans avoir à traverser une galerie. À ce moment, un amas de roche volcanique a défoncé la paroi du volcan, me creusant un passage vers l’extérieur. Quand Mélissa est morte, j’ai ressenti une haine délirante pour Margot, je voyais son palais périr sous une pluie de météorites… et… en arrivant vers Oslotte quelques heures plus tard, je les voyais s’abattre sur la défunte capitale. Je n’ai pas pu explorer T-501 plus profondément… mais maintenant que Margot est introuvable, je suis découragée... Cole, je suis si fatiguée. J’ai juste envie de retrouver T-501, pour que cesse ce bourdonnement insupportable de la vie sur Terre…

J’aimerais dire que ceci explique cela… mais cela n’est pas vraiment expliqué. Peut-être que de retourner sur T-501, en vacances, permettrait d’éclaircir ce mystère. De toute façon, on a plus rien à faire sur Terre. Sybelle, je pense que nos corps ont bien mérité une semaine de repos tout compris sur T-501. J’ai trouvé dans la chambre de Miléna des billets pour aller passer du temps dans le nouveau parc qu’ils ont construit sur T-501, « No man’s land ». Ton Mélio ne semble pas avoir anéanti ce projet… pour l’instant… alors, que dis-tu d’y aller? Sybelle termine sa cinquième cannette de Moka-Mola et son ventre ressemble à celui d’une femme enceinte, le gaz présent dans cette boisson doit se consommer avec modération. Oui, je veux y retourner. Je veux parler avec Mélio. Je soupire intérieurement. Je ne suis pas capable d’énoncer un argument rationnel pour justifier qu’une planète ne peut pas avoir une âme, mais je le ressens en moi. C’est assez ironique de se dire que ce que je ressens sans pouvoir l’expliquer, a plus de valeur que ce que Sybelle peut ressentir sans pouvoir l’expliquer.

La navette privée de Miléna attend mon bon vouloir. Elle est devenue ma navette privée, jusqu’au moment où Margot me bloquera l’accès. Chaque chose en son temps, et pour l’instant, c’est direction T-501, vers Mélio et le parc d’attractions No man’s land.

Chapitre 14 : No man’s land

« Bienvenue sur Callisto, la planète la plus dangereuse du système des T, où vos cœurs frissonneront de peur, et où vos estomacs festoieront! N’oubliez pas le 33% de rabais sur notre série de tuniques exclusives en peau de champignons sans chapeau, et le 2 pour 1 sur nos cocktails sans alcool à base de fleurs sans pétales! » Le marketing frappe aussi sur T-501, devenue Callisto, un nom plus charmeur et hospitalier. L’humanoïde qui nous accueille avec ces belles paroles ressemble à ces humains de ces vieilles séries de science-fiction. Il est habillé d’une tunique à la couleur uniforme et monotone, moulant avantageusement son anatomie parfaitement musclée. La brochure indique que c’est un parc d’attractions vintage, au parfum d’autrefois. Oui, pourquoi pas.

Je trouve assez extraordinaire que ce parc ait pu être construit en quelques mois à peine, bien que je sache, maintenant, qu’il est assez facile de faire travailler des humanoïdes à des cadences infernales. C’est une merveille offerte par les « volontaires » des Centres de Suicide Assisté de la Terre. Si ce n’était pas une initiative cynique, je serais émerveillé devant une telle idée d’optimisation du rendement des humains qui sont à bout de souffle, et écœurés de se battre dans leur vie, pour leur vie. Si Mélissa et Miléna étaient encore en vie, elles apprécieraient leur œuvre, autour d’un délicieux cocktail au pollen de fleurs sans pétales. Je ne peux pas reprocher aux créateurs de ce parc de ne pas avoir utilisé les ressources de T-501, j’ai une pensée émue pour ces fleurs sans pétales, qui sont apparues au même moment que les champignons sans chapeau, lorsque C-βell s’est pris une météorite assez impressionnante sur la tête. Ce jour-là, nous avons découvert que notre corps d’humanoïde était très résistant, et le lendemain nous avons vu pousser tout un tas de plantes inconnues. Peut-être que les amas volcaniques que Mélio a envoyés vers la Terre pour raser Oslotte donneront naissance à de nouvelles formes de vie, après en avoir englouti des millions.

Sybelle avance d’un pas rapide pour sortir de la navette. Moi je profite de la vue sur cet endroit originel où ces maudits terriens ont catapulté nos corps depuis la troposphère. Je vois encore la marque de mon ancien corps dans la roche volcanique. Tristement, ils se servent de cet endroit nostalgique et symbolique, pour y déverser les fluides organiques laissés par les touristes dans les navettes. Cole? Cesse donc de regarder avec nostalgie ces toilettes à air libre, et viens voir ici. Regarde! Ils ont construit leur parc dans le creux de la vallée, ce qui est d’une stupidité incroyable! Je quitte des yeux l’aire d’aisance pour m’avancer vers le monorail qui mène au parc. Effectivement, ce n’est pas super judicieux d’enclaver des bâtiments avec deux lignes de massifs rocheux, dont la roche s’effrite aisément. Mélio peut raser le parc en quelques minutes, par une simple secousse tellurique de puissance trois sur l’échelle de Richter. La brochure indique que des résidences de luxe ont été construites en haut des massifs rocheux, avec une vue imprenable sur un volcan en éruption. Mon cœur balance entre mourir enseveli sous des amas de roche, ou mourir en déboulant des centaines de mètres de dénivelé, accompagné harmoniquement de gravas de logements.

Le monorail nous emmène chez les touristes pauvres, avec les touristes pauvres. J’espérais naïvement que les billets que j’ai empruntés à Miléna nous offriraient un séjour de luxe, mais je constate qu’il faudra nous contenter de loger dans des immeubles de plusieurs étages, avec juste une simple douche. Alors que des bienheureux logeront dans des villas individuelles bénéficiant de jacuzzis chauffés à la roche volcanique, bordés de ruisseaux japonais serpentant dans des jardins de bonsaïs âgés de 700 ans, et agrémentés de bains en pierre polie où l’eau est chauffée par de la lave en fusion, circulant sous une paroi de plastique transparent. Je jette l’ignoble brochure me rappelant mon statut de touriste de base dans une colonne de recyclage qui la mâchouille avec passion, tout en me remerciant. « Callisto vous remercie pour votre acte de recyclage! » Si ce morceau de métal me remercie à chaque fois que je fais preuve de civisme, je vais finir par jeter tout ce qui est recyclable par terre. Cole, arrête de ronchonner, c’est quand même sympa ici, puis on a une belle vue. Tout au fond de la vallée, là-bas, au loin, vois-tu le cœur de Mélio qui envoie des salves de fumée et des jets de lave? C’est magnifique! C’est plus effrayant que magnifique. C’est plus terrifiant qu’effrayant.

Bien que nos logements aient le confort minimum, le cube réfrigéré de notre chambre déborde de boissons qui me font saliver. Je ne savais pas que le Moka-Mola à saveur de champignon sans chapeau pouvait exister. Je touche délicatement l’aluminium d’une cannette de Moka-Mola à la saveur naturelle d’edelweiss de Callisto. Je n’ai jamais croisé le moindre edelweiss sur T-501, mais je ne peux pas croire qu’une compagnie aussi importante que Samsonge puisse mentir à ses clients? Tuer sans hésiter, peut-être, mais mentir, ce n’est pas honorable. Je retire la languette de la cannette et de délicieux effluves d’étang salé envahissent mes narines. N’ayant jamais goûté aux edelweiss, je ne peux pas déterminer si le goût de marée basse de mon Moka-Mola est le goût adéquat. Cole, quand tu auras terminé de dévaliser le bar d’urgence, on pourra aller se promener dans le parc?

Je vide à contrecœur mon infect Moka-Mola dans la colonne de recyclage, qui me remercie à nouveau pour mon acte civique. Il est ainsi temps de déambuler dans ce parc, dont le nombre de touristes est peu important en cette saison. Tout le monde doit porter un duo de billes métalliques dans les narines, pour filtrer l’air irrespirable venant du volcan. Lorsque j’étais humanoïde, bien évidemment, je ne respirais pas, mais il est évident que la fumée qui s’échappe constamment du volcan agresse les poumons des simples humains, uniquement des merveilles biologiques. Les billes filtrent adéquatement les particules cancérigènes, mais nous obligent à respirer uniquement par le nez. J’imagine que si on nous mettait une boule de métal dans la bouche, accrochée à notre tête avec une bande élastique, on pourrait penser qu’on est dans un parc pour masochistes. Souvent, je dis n’importe quoi, mais là, je pense sérieusement qu’il y a un marché à conquérir. Sérieusement.

Les heures s’écoulent, et je n’ai qu’une hâte… celle de manger, puis d’aller dormir. J’ai sans aucun doute perdu mon âme d’enfant, mais aucune des attractions ne parvient à m’émerveiller. Marcher dans une boule transparente à la surface du volcan, ça me rappelle de mauvais souvenirs. Parcourir dix kilomètres à 10 km/h, dans un petit train, la tête en bas, en haut, en travers, pour observer des stalagmites monter, et des stalactites tomber, c’est étourdissant. Nourrir des milliers de trop mignonnes araignées métalliques avec des humanoïdes en fin de vie, et les regarder les vider de leur dernière goutte d’huile ou d’essence d’uranium, ça me fait mal à mon ancien corps d’humanoïde. Se faire jeter dans un trou de trois kilomètres de profondeur, creusé dans une montagne, sans être attaché, en ayant foi que le coussin en polymère qui nous attend au fond soit bien gonflé, ça me rappelle cette prison sur Neptune où les condamnés à mort étaient jetés dans une fosse à la profondeur inconnue, avec le coussin en moins, bien sûr. Le jeu consiste à compter le nombre de secondes pendant lesquelles on entend crier le touriste. Celui qui crie le plus fort, par heure, gagne un tour gratuit. Je ne voulais pas risquer de gagner, j’ai pas crié. Ils m’ont trouvé incroyablement courageux. Vraiment.

Cole… je suis morte de soif et de fatigue… allons au bar de l’hôtel. Il me faudra plusieurs heures pour que mon pouls revienne au niveau normal d’un humain qui regarde Miléna se faire manger la tête par son dogobot chéri et dévoué. Ok, allons-y, j’ai vu des cocktails sympas que j’aimerai essayer! Et j’ai vu d’adorables humanoïdes que j’aimerai mieux connaître, une fois que Sybelle sera partie se coucher dans les bras de Morphée, ou de Mélio, peu importe.

Le menu regorge de photos de cocktails de toutes les couleurs imaginables. Celui qui m’attire particulièrement est le die-Killri glacé. Outre le jeu de mots douteux avec le daïquiri, il partage avec lui sa belle couleur ambrée. Toutefois, le jus de citron est remplacé par le jus d’une plante carnivore qui pousse sur T-501. Monsieur? Älva, pour vous servir, comment puis-je vous rendre un service exceptionnel aujourd’hui? Je lève les yeux vers la voix synthétique chaleureuse, et je dévisage Älva, dont le léger accent de Suédie me rappelle celui des habitants d’Oslotte la disparue. Je me demande si Älva est passée par le Centre de Suicide Assisté, avant de se retrouver ici, mais c’est une question tabou. Nous ne sommes qu’une poignée d’individus à connaître ce maléfice.

Älva, si elle n’était pas un robot, j’en tomberais amoureux à l’instant. Le vert émeraude de ses yeux est si luisant qu’il me semble que je m’y vois en reflet. Ses longs cheveux blonds ondulent sur ses sveltes épaules, cachant à peine ses oreilles en pointe. Älva est un elfe. Comme tous les humanoïdes des parcs d’attractions de Samsonge, elle a obtenu les caractéristiques d’une créature légendaire. Les ingénieurs qui ont conçu Älva ont réuni en elle tous leurs fantasmes, les formes et les volumes de son corps rassemblent tous les stéréotypes introuvables chez une humaine de base, ni même chez une métisse vénusienne, pourtant réputée pour sa beauté envoûtante. Cole, réponds à la dame! Et arrête de baver devant elle… c’est juste un robot, hein… Je me ressaisis aussitôt, je sens la jalousie de Sybelle poindre le bout de son nez. Oui, hum, oui, Älva, c’est bien ça votre prénom? Hum… que me conseillez-vous? Ah non, pourquoi j’ai dit ça, je veux mon die-Killri plongé dans de l’hydrogène. Mon cher Cole, je vous conseille notre cocktail Marie la Sanglante, composé d’un subtil mélange de sang synthétique de reptile, à saveur de cyanure, et d’un alcool typique de Callisto, à base de pistils de fleurs sans pétales. Ce cocktail est l’objet d’une fabuleuse promotion. Pour cinq cocktails bus, vous avez droit à un accès de trois heures à la lounge privée de la directrice de votre hôtel.

Ah mon Dieu, boire du sang synthétique, ça me lève le cœur, je ne peux pas toucher à ça, et encore moins en boire cinq. Parfait Älva, apportez-moi donc cinq cocktails Marie la Sanglante! Je suis si faible, c’en est navrant. Sybelle jette sa serviette sur la table en signe de mécontentement. Moi, je vais me coucher. Si tu parviens à te traîner jusqu’à notre chambre après avoir bu tout ça, je te dis à bientôt, mais je pense plutôt que je te retrouve demain matin, ici, à cette place! Tu as intérêt à être en forme, parce que demain, je te présente Mélio… on doit lui rendre un service. Bah, je ne suis pas obligé de les boire tous. Je vois une plante, pas très loin de moi, qui semble avoir bien besoin du fer contenu dans le cocktail sanglant. Je regarde Sybelle s’éloigner, dans le corps d’Émilie, et j’espère ne pas avoir à regretter d’avoir jeté mon dévolu sur Älva, qui se dirige vers moi avec les cinq cocktails que je ne désire pas porter à mes lèvres. Est-ce que Sybelle a parlé d’un service à rendre à Mélio? C’est une bien étrange formulation. On verra ça demain, parce que pour l’instant, Älva la ravissante pose cinq verres devant moi.

Älva, c’est vraiment un joli prénom, savez-vous comment il vous a été donné? Voilà un moyen habile pour éviter la douloureuse question concernant sa naissance. Je ne sais pas si elle est 100% robot, ou un robot à 100%, ou une transfuge du CSA. Älva s’assied à la place de Sybelle, pose son menton au creux de sa paume, et soupire vers moi. Mon cerveau humain perd la tête et se focalise sur ses lèvres charnues, rêvant de s’en délecter. Cole? Malheureusement, je ne peux pas parler de certaines choses, un programme en moi m’en empêche. Je ressens juste cette douleur de ne pas savoir qui je suis. Souvent, je rêve de cette femme qui vit dans une contrée neigeuse, comme si j’étais elle, et qu’elle est moi… Une larme coule sur sa joue, et je ne peux qu’admirer l’implémentation de la transfiguration des émotions humaines dans un corps d’humanoïde. Älva? Laissez-moi boire ces infâmes mixtures et nous discuterons de tout ceci dans l’alcôve de la directrice, qu’en pensez-vous? Älva se redresse brusquement, gémissant d’impuissance. Je … je ne peux pas… je ne suis qu’un robot! Je tâte la poche droite de mon pantalon, pour vérifier la présence du laissez-passer de Miléna, que seules trois humaines possèdent sur Terre. J’en fais mon affaire, Älva, emmenez-moi, maintenant… et tant pis pour les cocktails.

Sa main cruellement douce me tire derrière d’elle. Je la suis comme la vague retourne toujours vers le large, elle ne peut pas agir autrement, et je ne peux pas agir autrement. L’alcôve de la directrice est une délicieuse pièce aux accents cyberpunk, où le cuivre décore une multitude d’objets dont les fonctions sont inconnues. Des tuyaux sont esthétiquement placés ici ou là. Älva me pousse vers une méridienne en tissu blanc, à la couleur aussi pâle que celle de sa peau. Dans un élan dramatique, elle engouffre son visage entre ses mains et pleure à chaudes larmes. Je ne suis malheureusement pas celui qui sait consoler. J’ai fui le rôle d’un lâche journaliste sur Mars, pour celui d’un légionnaire implacablement cynique. Je regarde la minuscule puce électronique que j’ai volée à Miléna. Je joue avec elle dans mes mains, me demandant si maintenant c’est le bon moment pour m’en servir. Je plonge une main à travers les soyeux cheveux d’Älva, à la recherche de la trappe assez peu romantique, qui permet de programmer les humanoïdes. Je la soulève et j’insère la puce… qui enlève tout filtre à l’esprit du bel Elfe.

Elle baisse ses mains. Mais… mais… vous m’avez fait quoi? Ses yeux me regardent, terrifiés. Elle touche son corps parfait, et il tremble imperceptiblement de frayeur. Je me souviens de tout… Oslotte, je suis une enfant d’Oslotte! Elle respire fortement, mais tout ceci n’est que mécanique. Arrêtez! Arrêtez tout ça! Je ne veux plus me souvenir! De quel droit m’avez-vous réveillée? De quel droit? Elle m’a promis que j’oublierai tout, pour toujours… le mal indescriptible qui m’obligeait à détruire mon corps, le mal qui m’obligeait à arracher mes cheveux… le mal qui… Elle se lève et se jette violemment contre une fenêtre, qui ne se brise bien sûr pas sous son poids. Je saute vers elle, emprisonnant d’un bras ferme sa taille et ses bras. Avec ma main droite, je parviens à retirer la puce que j’ai insérée… et Älva redevient Älva… Oh, M. Cole? Vous êtes là? Mon Dieu, j’ai du liquide plein les joues, et sur mon costume, je vous prie d’excuser mon allure déplorable. Älva se lève et m’enlace, déposant ses lèvres chaudes sur mes lèvres froides. Elle me jette contre la méridienne. Elle se déshabille. Elle colle son corps à la peau trop douce contre ce corps qui n’est pas vraiment le mien. Mon corps veut posséder le corps d’Älva, mais moi, je ne veux pas posséder ce corps, alors je ferme les yeux, et j’oublie la jeune femme qui est dans le corps d’Älva, qui elle aussi oublie qu’elle n’est pas Älva.

Chapitre 15 : Fonction Artificielle d’Intelligence Leurrée

M. Cole, voici le verre de lait chaud au chocolat que vous avez commandé, ce sera 23 new dollars. C’est hors de prix, je sais, mais c’est du vrai lait de graines de pavot, et le chocolat provient de fèves de cacao vieillies pendant 10 ans dans des sacs de jute entreposés sous plusieurs mètres de poudre de roches volcaniques, à Macao. Je regarde les quelques centilitres du précieux breuvage comme je regarderais les respirations finales de la dernière plus belle femme du monde, avant qu’elle meure. Je ne me sens pas bien. Ce matin, ça ne va pas. Je ne rêve quasiment jamais, et cette nuit je n’ai pas pu dormir de manière approfondie, j’ai rêvé que je mourais un nombre incalculable de fois. Je le mérite sûrement. Je ne suis qu’un pourri après tout. Ce matin, ça ne va vraiment pas. Mes cauchemars sont suffisamment frais dans mon esprit pour que je sente qu’aujourd’hui c’est mon dernier jour.

Alors, c’est ici que tu te caches! Je sens les mains de Sybelle, pleines de vie, agripper mes épaules, alors que je suis assis paisiblement dans le bar de l’hôtel, à siroter mon chocolat chaud acquis à vil prix. Sybelle, est-ce que je suis un pourri? Je me voyais comme un héros, mais suis-je juste un antihéros? Est-ce que je suis un anti tout court? Sybelle s’assied juste à côté de moi et tapote mon dos comme on rassure son chien fidèle en lui montrant que c’est un bon toutou. Toi, t’as passé une sale nuit, mon gars. Ça te réussit pas ton nouveau corps d’humain! Elle prend une pause. Elle réfléchit quelques secondes. C’est pas au bout de 300 ans et de millions de vies envolées que tu dois te poser ce genre de questions. Quand j’étais juste une ado, j’ai su au plus profond de moi que ma vengeance ne connaîtrait aucune limite. Aucune. Même aujourd’hui, j’ai cette rage en moi qui éliminerait en un quart de seconde toute trace de vie sur Terre, si elle le pouvait. Est-ce que ça fait de moi une psychopathe? Sûrement pas!

Sûrement, oui. Si seulement les vies que nous avons éliminées avaient servi à quelque chose. Elles n’ont servi de leçon à personne. Le monde est toujours le même. Le monde est toujours dirigé par les mêmes compagnies. Et toi… toi… Sybelle… je dois te dire que Miléna m’a dit que tout ce que tu as fait, c’était sous les ordres de Mélissa, ou Nathan, c’est pas là la question. Tu fais partie du système. Toi, Sybelle, tu es le système. Sybelle retire sa main douce et chaleureuse du dos de son fidèle toutou. Cole, arrête le pathos tout de suite, prends tes pilules et calme tes nerfs. Sans les Grands Anciens, jamais on aurait pu façonner le monde d’aujourd’hui. J’ai toujours eu besoin d’eux, mais je savais, et ils savaient, que leur tour viendrait un jour. Ironiquement, nous avons vengé tous ceux que nous avons tués, en tuant les commanditaires de leur meurtre. Je bois une nouvelle gorgée de mon lait chocolaté, qui est en fait imbuvable. C’est inutile de raisonner avec une psychopathe.

Tu sais quoi, Cole, c’est parfait que tu sois dépressif ce matin. J’ai un deal à te proposer. Mélio nous demande de plonger en lui, pour nous transformer et devenir le trio le plus puissant de tous les systèmes possédant un ou plusieurs soleils. Je me tourne vers elle pour lui rire au nez, mais elle est parfaitement sérieuse, son dos est parfaitement droit, son regard est fier et serein. Je touche le fond, c’est certain. Ça veut dire quoi, ça, plonger en lui? Des yeux remplis de folie et d’excitation pures plongent dans mes yeux cernés et fatigués. Toi et moi, ce matin, on plonge dans la lave du volcan… et nos vies seront transformées. Il suffit de faire confiance à Mélio. Souviens-toi de ta promesse, toi et moi, à la vie, à la mort…

J’ai même pas l’excuse d’avoir été complètement saoul lorsque j’ai prêté ce serment. J’étais amoureux de Sybelle, et même si c’est quasiment pareil, c’est pas pareil. Une folle psychopathe, qui affirme parler à un noyau planétaire, un gourou morbide qui souhaite faire fondre ses adeptes dans son volcan chéri, y’a quelque chose de bizarre dans cette histoire. Je pense que ma nuit avec Älva fût mon coup de grâce. Je n’ai plus envie de vivre. Je n’ai plus le désir de me battre, parce que je n’ai plus de but, et je n’ai plus de désirs. Je suis mort il y a 300 ans, lorsqu’ils m’ont transformé en humanoïde. J’étais tout aussi mort lorsque j’ai pris ce corps organique de synthèse. Il est sans doute temps que tout s’arrête. Ok, Sybelle, ton plan a l’air génial, devenons donc les nouveaux anciens, nous nous appellerons les Grands Nouveaux! Je me doutais bien qu’ultimement, je trouverais une conclusion cynique à cette situation absurde. Sybelle pose sa tête dans le creux formé par mon cou et mon épaule, et je sens ses larmes humaines couler… à la vie, à la mort…

Sybelle sautille de joie et me tire par la main pour que j’avance plus vite, vers notre mort, puis vers notre résurrection. Elle grimpe trois à trois les marches qui mènent vers le belvédère qui surplombe la lave en fusion. Plus je grimpe, et plus je sens la vie essayer de me retenir. Ce truc qui cloche en moi, qui me veut mort, qui me veut vivant encore un peu, me trouble. Le belvédère est là. N’importe qui peut sauter dans le volcan. Il faudra attendre quelques suicides pour que des mesures de sécurité soient prises, peut-être même grâce à notre mort. Je regarde Sybelle, les yeux fermés, serrant ses deux poings sur son cœur. Elle communique avec son nouveau Dieu, son nouveau Nathan le Guéorant. Moi, je regarde avec nostalgie le distributeur de Moka-Mola, pour une dernière fois. J’entends des oh, et des ah des autres touristes présents, formant une foule compacte qui s’extasie devant les éclats de lave qui bondissent dans les airs.

Sybelle perce la foule, serrant ma main droite suffisamment fort pour la rendre douloureuse. Elle se tourne vers moi, rejetant en arrière les sublimes cheveux d’Émilie. Ce n’est pas une fin, c’est un début. Suis-moi, mon amour… Sybelle grimpe sur le rebord en pierre, qui sépare les touristes effrayés par son comportement, de la lave en fusion. Elle ferme les yeux… et se laisse tomber en arrière… des cris d’horreur fusent ici et là. Je la regarde tomber comme une pierre dans un puits. Son corps disparaît dans la lave, sans un cri, sans une vague…

Alors c’est mon tour… je dois enjamber ce muret en pierre… après tout, mourir, c’est tout ce que je mérite. La foule s’éloigne de moi, terrifiée, mais pas aussi terrifiée que moi. Sybelle m’attend, où qu’elle soit. Je dois sauter, mais mes jambes sont paralysées. Je ne parviens pas à me jeter dans la lave… je n’y arrive pas… je n’y arrive pas. Cole? Cole! Descends, descends…

Je me tourne vers la voix familière. C’est Älva, la divine Älva. Elle tend une main vers moi. Elle est le plus bel être que j’ai vu à ce jour. Je descends du muret et l’enlace contre mon corps. Je sens la chaleur de sa respiration dans mon cou. Cole… je… je t’aime… sache juste que je t’aime… Est-ce que pour l’amour d’Älva, je peux abandonner Sybelle? Je pense que oui… mes lèvres effleurent ses lèvres… mes lèvres s’abandonnent à cette chaleur. Je redresse ma tête et caresse sa joue. Je sens une chaleur indéfinissable réchauffer mon corps. Le parfum des lèvres d’Älva se répand en moi. Cette chaleur devient de plus en plus violente. Cette chaleur devient anormalement violente.

Une douleur commence à naître dans ma poitrine tristement humaine. Cette douleur se répand dans mes bras, dans mes jambes. Je suis paralysé. Je ne parviens plus à parler. Je regarde Älva qui essuie soigneusement ses lèvres. Je regarde Älva qui avale une fiole de liquide bleuté. Mes jambes ne me portent plus, je m’écroule. Älva se penche vers moi et me parle. Cole, mon chéri, tu vas me rejoindre… ferme les yeux… ferme donc les yeux… cette voix… cette voix… mes pensées se troublent aussi… ce n’est plus la voix d’Älva. Je la connais, c’est certain que je la reconnais, mais mes pensées s’embrouillent. Margot… Miléna… Sybelle… je ne sais plus, je ne sais pas… je ne vois plus rien. Je respire une dernière fois, et le néant m’accueille.

Chapitre 16 : Le jugement de l’âne

Ça va être tout noir, ça va être tout noir! Ces paroles absurdes bourdonnent autour de mes oreilles. Des ténèbres impénétrables enveloppent mon corps qui ne semble plus exister. J’ai pensé naïvement que la mort m’offrirait un silence éternel et je me surprends à réfléchir bien que je sois mort. Je ne perds toutefois pas espoir, plein de psychopathes proclament être revenus de l’au-delà après avoir vu une lumière au bout d’un tunnel. Je dois être patient, bien que je commence à regretter de n’avoir jamais cru en Dieu ou Dieux. C’est vraiment pas de chance s’il y a une vie après la mort et que mon athéisme me prive d’un paradis. Le néant est sûrement pire que l’enfer.

J’aimerais pouvoir imposer à la stupide voix de se taire parce que c’est déjà tout noir et que je ne vois poindre aucune lumière salvatrice. Si c’est ça l’enfer, je vais regretter un manque certain de chaleur réconfortante. Ces ténèbres me donnent toutefois le temps de méditer sur le sujet des douces lèvres empoisonnées d’Älva, la délicieuse Elfe humanisée. J’ai pu choisir entre mourir en plongeant dans la lave d’un volcan pour rejoindre Sybelle, ou lâchement rester sur une sauvage planète avec l’innocente Älva. J’ai choisi la vie et Älva m’a donné la mort. Je n’ai donc pas vraiment eu d’autre choix que de mourir.

Je regarde les ténèbres qui m’entourent et je ne sais pas pourquoi je continue à parler de vie et de mort, la vie que je viens de quitter ne me semble pas plus vivante que la mort que je suis supposé actuellement vivre. Je me promets que si je dois être rejeté par l’adorable lumière étincelante dont je n’aperçois pas le bout d’un rayon, je vais créer une secte où je redéfinirai les termes de vie et de mort, mais pas de manière trop compliquée, j’aimerais ça être un gourou éclairé, et accessible.

Alors que je flotte depuis un temps indéterminé dans un noir absolu, une voix féminine bredouille des paroles qui ne font pas de sens. C’est la dernière fois que je remplace Maât! Ce travail, c’est sans doute le pire supplice de la seconde ère. Alors que je sens une pesante résignation dans ses propos, autour de moi les ténèbres s’éclaircissent au profit d’un flou vaguement lumineux. Je sens une douce brise tiède envoyer des grains de sable gratter mon dos. J’ai donc un dos! Merveilleuse nouvelle! Je n’étais pas certain de pouvoir exister sans corps, et c’est assez déstabilisant d’exister sans cette bonne vieille carcasse faite de chair, sang, eau et os.

Je me redresse et je sens que je suis au paradis. Une femme se dresse devant moi, parée de vêtements d’allure égyptienne. Une plume aux reflets dorés est bien ancrée dans un ruban de cuir qui encercle ses longs cheveux ébène. Non seulement je suis au paradis mais je vais aussi vivre avec les Dieux… après la vie misérable que j’ai menée?

Ah, enfin, tu es réveillé. Ici on se tutoie, ne le prends donc pas personnel. Tu es ici aux portes de l’ère secondaire et je suis Maât, enfin disons que je suis une des représentations de Maât, déesse de l’harmonie cosmique, de la rectitude, de l’ordre, de l’équilibre du monde, de l’équité, de la paix, de la vérité, de la justice, blablabla, blablabla. Je ne vais pas te réciter tout Wikipédia. Tu es ici pour que je juge ton âme.

Ouf, ça fait beaucoup d’informations d’un coup. Les vrais Dieux sont donc égyptiens. Ça doit vouloir dire qu’ils ne peuvent pas envoyer tous les habitants du système solaire en enfer parce qu’ils n’ont jamais cru en eux. C’est une religion morte. Maât, tu parles d’ère secondaire, c’est quoi une ère secondaire? Elle me sourit comme une maîtresse d’école sourit à son écolier innocent. Bonne question mon cher Cole. Je n’ai pas tout ton dossier avec moi parce que je suis juste une habitante de l’ère secondaire, mais ce que tu appelles la « vie » c’est l’ère primaire. Aujourd’hui tu te présentes aux portes de l’ère secondaire, et si tu en es minimalement digne, tu pourras vivre ici, sinon tu es renvoyé en apprentissage dans l’ère primaire, dans ton ancien corps, ou dans le corps d’un nouveau-né pour recommencer ton éducation. C’est assez rare de retourner dans son ancien corps, je ne te le cache pas. L’idée derrière cet apprentissage est que tu suives le fil du destin qui te permet d’être apte à vivre dans l’ère secondaire. Une fois dans l’ère secondaire, tu dois aussi atteindre un certain niveau de sagesse pour être apte à entrer dans l’ère tertiaire. Ça fait 1000 ans que je traîne dans l’ère secondaire, donc je suis bien incapable de te dire ce que ça prend pour évoluer vers l’ère tertiaire. Elle soupire.

Ouf, c’est vraiment beaucoup d’informations à analyser. Je ne trouve pas de réponse intelligente à donner à Maât. 1000 ans, c’est long, non? Sans surprise, Maât lève les yeux vers le ciel azur et lance une réplique cinglante. Si tu savais combien de fois tu as recommencé ta vie dans ton ère primaire, tu ne me dirais pas que mes 1000 ans c’est long.

Tu vois cet animal, là-bas, au loin? Je force mes yeux à discerner les contours d’un animal qui me semble très original et trop mignon, je pense que j’aimerais l’avoir comme peluche. Maât l’appelle et l’animal si mignon de loin semble plus menaçant vu de près. Je te présente Ammout, la dévoreuse des morts, constituée d’un corps d’hippopotame, de pattes avant de lion et d’une tête de crocodile. Si tu échoues à la pesée de l’âme mon cher âne, alors elle dévorera ton âme, parce que tu ne peux pas recommencer éternellement une vie primaire. Ok, bon, dit comme ça, je devine qu’Ammout ne fera qu’une bouchée de mon âme. Je ne suis même pas certain que Maât pourrait la peser. Je suis certain que je ne possède plus d’âme…

Maât avance dans le désert, vers un autel où une balance semble attendre notre arrivée. Vue de dos, de face, ou de profil, elle est certainement une déesse avec laquelle je me verrais bien passer quelques années. Ça fait 1000 ans que tu fais ce boulot-là, peser les âmes? J’essaie de montrer que je m’intéresse à elle, à ce qu’elle vit, et j’espère ainsi que la méthode de séduction que j’utilise sur les humaines fonctionne aussi avec les déesses. Je sens le souffle chaud d’Ammout qui brûle mon dos, et si de Maât je pouvais me faire une alliée, j’éviterais ainsi une confrontation avec cette créature. Je ne crains pas la mort, mais je crains la souffrance.

C’est un métier comme un autre, il n’est pas vraiment compliqué. Je pose ma plume à droite de la balance et ton âme à gauche. Elle est calibrée pour donner une réponse sans que j’interprète rien. Je ne contrôle même pas Ammout, qui te dévorera si tu n’as pas droit à une énième chance. Le plus ennuyeux dans mon métier c’est plutôt de gérer l’après-pesée. Je suis une des répliques de Maât qui permet à Ammout de se nourrir le plus, si tu vois ce que je veux dire. Je ne veux pas que tu te fasses d’illusions, c’est bientôt fini pour toi, que ce soit ta vie, ou ta mort, selon ce que tu penses maîtriser à cet instant. Toutefois jespère que tu sauras disparaître dans le néant avec dignité, bien que je sois habituée aux mélodrames et jérémiades des mortels proches d’expirer leur dernier souffle.

Elle continue à donner des explications, avec une monotonie qui prouve que je ne suis qu’un des millionièmes humains qui passe par les crocs d’Ammout. Je lance un regard scrutateur derrière moi, essayant de jauger si le mignon monstre peut être amadoué. Son visage de crocodile est parfaitement inexpressif et immobile, c’en est désolant. Je n’ai jamais eu peur de mourir, mais face à la mort, je sens la peur essayer de gagner mon âme.

Maât pose sa plume d’autruche sur la balance puis plonge une de ses mains là où mon cœur doit se trouver. Ses yeux deviennent de plus en plus sombres au fur et à mesure qu’elle tripote mon cœur. C’est quoi ce cœur-là, ce n’est pas ton cœur? Et moi qui pensais que le cœur est une abstraction alors qu’elle cherche vraiment mon cœur physique. Je ne sais pas comment te dire ça, mais sur Terre ils ont inventé une technique pour transférer le cerveau dans un autre corps, et c’est ce qu’ils ont fait, ce corps n’est pas mon corps, et ce cœur n’est pas mon cœur… Je suis sincèrement gêné pour Maât, qui pour la première fois en 1000 ans, semble déstabilisée. Elle serre entre ses doigts ce cœur qui n’est pas le mien et elle ferme les yeux, se concentrant sur je ne sais quoi. Peut-être appelle-t-elle son support technique pour résoudre cette diablerie.

Les minutes s’enchaînent sans que Maât ne laisse frémir un seul sourcil. J’entends Ammout grogner de dépit, puis s’éloigner de moi. Je n’ose imaginer que je vais profiter d’un bogue du système de pesée de l’âme. Elle retire sa main et me regarde en soupirant. Le cœur n’est pas juste un organe physique, il contient la mémoire de tous les actes et de toutes les pensées de ta vie. Même si ton dossier est affligeant, ce cœur est trop jeune pour qu’on puisse te juger avec cette balance. Si je le pèse, tu iras vivre dans l’ère secondaire alors que ta vie a manifestement été accablante du point de vue de l’harmonie cosmique, de la rectitude, de l’ordre, de l’équilibre du monde, de l’équité, de la paix, de la vérité et de la justice, blablabla, blablabla. Mes supérieures ont plutôt décidé de te renvoyer dans ton univers pour que tu élimines celle qui est à l’origine de cette hérésie.

Cole? Je pense que c’est ta dernière chance. Remplis cette mission avec succès et les portes de l’ère secondaire s’ouvriront à toi. Peut-être. Ammout grogne de dépit, au loin. Elle soupera plus tard.

J’étais prêt à mourir et me voilà investi d’une mission, d’un défi. Mon jeune cœur vibre à cette idée. C’est ça qu’il me manquait, un sens à ma vie. Défaire la personne qui permet de déjouer la mort, c’est peut-être une mission impossible, et pas franchement intéressante, mais le chemin vers la rédemption ne peut pas toujours être une route fraîchement goudronnée de 100 mètres de long. Ou peut-être que oui?

Chapitre 17 : De l’ironie de la fatalité

Au 27e siècle, les cercueils n’existent que sur des planètes qui ne possèdent pas de PoussirAteur™. Oui. Je sais. Le nom de cet appareil peut sembler stupide. En anglais futur-moderne, il est appelé le DustAtor™. Il retourne à la poussière ce qui n’était que poussière, soit l’être humain et toute autre espèce bipède qui ne supportent pas d’être compostés au lieu choisi par le destin. Hormis les humanoïdes et assimilés qui n’ont pas suivi leur cours obligatoire sur la New-Religion, plus personne ne craint aujourd’hui de mourir. Lorsque plus personne ne craint la mort, vue comme la fin de tout, les rituels d’embaumement, de parades funéraires et d’enterrements cérémonieux sont vus comme une perte de temps.

C’est ainsi que les défunts passent au PoussirAteur™. La création de cet ingénieux appareil est d’ailleurs le fruit d’un hasard technologique. Pendant des centaines d’années, des humains ont tenté de téléporter leurs corps d’un endroit X à un endroit Y. L’étape de dématérialisation se réalisait toujours de manière efficace, le sujet étant désintégré, mais l’étape de rematérialisation rencontrait toujours un échec cinglant, le sujet restant désintégré. La compagnie Samsonge, après avoir jeté des milliards de new-dollars dans ce projet au puits sans fond, eut l’idée géniale de cesser de vouloir obtenir la téléportation. Elle recycla son projet foireux en cette machine dénommée le PoussirAteur™, qui, en une seconde, transforme en poussière tout défunt.

Sur T-501, planète sauvage où Älva m’infligea la mort, point de PoussirAteur™ pour se débarrasser des corps de touristes maladroits. Les animaux et plantes mortels de cette planète sont capables de digérer et entamer le compostage des corps encombrants et des vêtements qui les parent. Depuis au moins 400 ans, les vêtements en fibre de maïs modifiée se digèrent et se dégradent facilement, obligeant leurs porteurs à renouveler leur garde-robe, ce qui stimule aussi l’économie.

Faute de présence d’un PoussirAteur™, Maât me renvoie dans mon corps sans vie, jeté dans une colonie d’araignées métallivores (voir Chapitre 5). Si seulement les nouveaux administrateurs de cette planète-poubelle qu’est T-501 avaient vécu ici pendant 300 ans comme moi, ils sauraient que ces mignonnes araignées ne dévorent que le métal. Mon corps est donc quasiment intact, à peine putréfié, et Maât m’y renvoie.

Cole? C’est toi? C’est bien toi? Je me redresse et me tourne avec surprise vers une voix anormalement familière. Je fixe avec gêne les points de suture grossiers qui ont permis de rattacher cette tête à ce corps. C’est Miléna, l’ignoble tyran dont le dogobot avait pourtant arraché sans ménagement la tête. (voir Chapitre 11)

T’es pas morte toi? Elle me regarde en éclatant de rire. Pas plus que toi gros bêta! Je dois reconnaître que c’est plutôt vrai. Sauf que moi je suis mort sur T-501, pas sur Blabos. Miléna hausse ses épaules. Que veux-tu que je te dise? Tu me prendrais pour une folle si je te disais qu’une déesse égyptienne m’a renvoyée ici pour t’aider, te surveiller, ou je ne sais plus trop pourquoi. J’ai rien compris à son histoire d’ère primaire et secondaire, mais quand elle m’a dit que je peux revivre dans mon univers, j’ai fait comme si je comprenais tout ce qu’elle a dit. J’ai longtemps pensé que tout ceci n’était qu’une farce, mais me voilà en face de toi, sur cette planète pourrie. Je regrette juste d’avoir un cou aussi rafistolé, un œil manquant et la moitié de la mâchoire déchiquetée. Je vais devoir me trouver un nouveau corps sur Terre...

C’est évident que Miléna n’a pas écouté attentivement Maât. Notre rédemption consiste à retrouver la trace de la personne qui a inventé le transfert de conscience d’un corps vers un autre corps, puis l’annihiler, elle, ainsi que tout document de conception et réalisation de cet acte contre nature. Hum. Ou. Peut-être… peut-être que Maât n’a rien communiqué de ce plan à Miléna. Elle est ici uniquement pour me permettre de remonter à l’origine de cette diablerie.

Je suis déçu que Maât et ses consœurs n’aient pas pu sonder l’âme de Miléna pour trouver les réponses à ces questions, mais j’ai bien senti que ces habitants de l’ère secondaire ne sont pas plus parfaits que nous. Ils ont juste commis moins de crimes que nous, ils ne sont ni plus intelligents, ni plus sages. Ce ne sont pas les vrais Dieux.

Peu importe. Je dois m’attacher à obtenir ma rédemption, quitte à faire équipe avec Miléna. C’est apparemment mon destin d’avoir comme équipières des femmes qui ont voulu ma mort et qui ont parfois réussi. Dis-moi Miléna, notre mission, et nous l’avons acceptée, consiste à contacter ceux qui nous ont déjà permis de transférer notre conscience, j’ose pas dire « âme », dans un autre corps. Sais-tu comment retrouver la personne de génie qui a conçu cette magnifique percée scientifique? Visiblement ce génie n’a malheureusement pas participé à la conception du précurseur au PoussirAteur™. Si elle avait réussi à téléporter les corps tout comme elle permet la téléportation des âmes, j’imagine sans peine les imbroglios créés par ces jeux de saute-mouton. Qui est qui? Louer son corps? Vendre son âme? Que de beaux défis philosophiques.

Miléna tripote quelques dents qui bougent dangereusement dans sa moitié de mâchoire intacte. Elle semble réfléchir intensément. Dis-moi Cole, tu me trouves belle? Ouch. Si seulement je ne m’appelais pas Cole. Non, ne réponds pas. Je pense qu’il est temps que je retourne sur Blabos, ma belle et tendre Blabos, aux sereins automnes éternels. Personnellement, j’aurais plutôt parlé de dépressions automnales éternelles, parce qu’une planète où seul l’automne existe, c’est déprimant. Les arbres eux-mêmes ne savent pas s’ils doivent s’économiser pour un hiver qui n’arrivera pas, ou abandonner un printemps dont ils ne se souviennent plus. Peu importe, c’est donc sur Blabos que cette diablerie a pris naissance. Miléna? Blabos? C’est là que tu vas pouvoir changer de corps? Elle se tourne vers moi, pointant un œil revanchard. N’oublie pas mon petit, c’est toi qui as détruit Oslotte avec ton ami le volcan-chose bizarre. Vous avez ruiné notre labo et anéanti ses éminents techniciens. Elle soupire. Je vais devoir recommencer mon œuvre, soit retrouver ce commerçant du marché de Blabos, pour savoir s’il a vendu cette technologie à d’autres. Dire que j’avais hésité à le faire dévorer par mon chien robot pour être la seule à posséder ce pouvoir. Pour une fois ma bonté me sert. J’ai perdu toutes mes ressources, notre espoir est que des acheteurs aient pu développer la technique pour qu’on la leur vole. Qu’en penses-tu?

Je pense que je suis heureux que mon corps ne soit pas dans l’état de celui de Miléna. Ça me semble un bon plan, allons donc sur Blabos, mais avant il faut passer par Jupiter. Nous avons besoin d’argent. Sachant que je suis considéré comme mort, tous mes biens doivent être inaccessibles. Toutefois, en bon paranoïaque, j’ai gardé à 3N-York un petit magot au cas où la technologie me priverait de toute cette belle monnaie digitale liée à mon existence, ou non, dans un fichier de données. Miléna hoche la tête avec modération, pour ne pas trop forcer sur les points de suture. 3N-York, c’est la ville où il fait -75 degrés Celsius c’est ça? C’est plutôt -150 mais c’est inutile de pinailler pour 70 degrés, on y meurt sans équipement adéquat.

Effectivement, à moins que tu aies planqué de l’argent dans le sable fin d’une île des Caraïbes, je t’invite à t’habiller chaudement. L’assassin le plus populaire sur Jupiter c’est le froid cinglant. Pas besoin de s’entre-tuer avec des armes empoisonnées, explosives ou incendiaires. Il suffit juste de faire sortir son ennemi sans aucun vêtement, et en quelques minutes tout de lui est réduit en poussière de glace. Miléna semble satisfaite. Quelle belle mort, j’y aurais bien envoyé mes opposants si j’avais su cela. Allons donc sur Jupiter! Mais comment paiera-t-on ce voyage?

Ça c’est pas compliqué. Personne ne veut aller sur Jupiter hormis des criminels. Même les chasseurs de prime ne veulent pas y mettre un pied. J’ai toujours rêvé d’être chasseur de primes, pour le style et l’attitude arrogante. Un débiteur sera sûrement heureux que nous essayions de retrouver son argent. Direction… bureau des chasseurs de primes de T-501.


 

Chapitre 18 : Le test de la foi

Pendant que Cole et Miléna savourent un entre-deux mondes avec Maât, Sybelle poursuit sa descente au sein de Mélio, le volcan dont elle est amoureuse. Jamais elle ne s’est vraiment questionnée au sujet de la folie qui pourrait amener un être humain à aimer un volcan, puis à le nommer. Pour Sybelle, ce volcan communique avec elle depuis plusieurs centaines d’années, et elle interprète ses volutes de fumée ou encore les changements de couleur de sa lave. Elle lui parle et il la comprend. Il communique avec elle et elle se sent comprise.

Elle souhaite pourtant que Cole se suicide avec elle, en plongeant leur nouveau corps composé de chair, de sang et d’eau dans la lave brûlante de Mélio. Elle le souhaite et elle ne le souhaite pas. Certes, elle ne peut pas abandonner facilement son compagnon de toujours, bien qu’il soit devenu l’ersatz de celui qu’elle a connu. Sachant que je suis l’auteur de ces lignes, je peux affirmer qu’elle n’a aimé qu’un ensemble de qualités et de défauts chez Cole, un amas minutieusement choisi par sa conscience. Et c’est ainsi qu’est né son amour pour lui, et c’est ainsi que son amour pour lui est mort. La fin de tout amour est déclenchée par un éclair de lucidité.

C’est un test de la foi que Cole porte pour elle et de l’amour qu’elle lui prodigue. Son corps virevolte vers le puits du volcan comme une feuille d’érable tournoie dans les airs, sans direction, l’automne venu. Elle espère reconnaître la silhouette de son amant, virevoltant comme elle, vers la mort. Mais point de silhouette au-dessus d’elle. Elle chute, seule, vers une mort certaine.

Elle ne croyait pas vraiment qu’il la suivrait, alors elle a piégé Älva, le robot elfe-chose-truc humanisé, conçu par des hormones mâles qui l’ont rendue plus séduisante que n’importe quel être vivant existant, ce qui est une injustice contre la nature. Elle pensait que Cole ne pourrait pas vivre sans sa Sybelle. Puis elle a décidé que Cole ne vivrait pas sans sa Sybelle. Dans sa vie, Sybelle a toujours été prévoyante. Cole ne veut pas fusionner avec Mélio, il ne veut pas partager sa puissance, alors qu’il meurt!

La lave se rapproche dangereusement d’elle, la fumée oxyde ses poumons, une chaleur infernale semble saisir sa peau. Son cœur semble perdre la foi qu’elle porte à Mélio. Elle pensait avoir compris qu’ils fusionneraient, pas qu’elle mourrait. Sybelle n’est pas plus religieuse que le plus arrogant des athées qui protège son culte de l’absence de Dieu. Elle va mourir et ne croit plus à rien de ce qui vit sur Terre. Elle va mourir et prie un Dieu, qu’elle n’a jamais vénéré, de la sauver.

Assurée de mourir, ses muscles se détendent. Elle sent alors un air tiède envelopper son corps, le redressant en position debout. Les jets de lave crépitent autour d’elle sans l’atteindre. La foi est revenue, tout comme la petite voix qui se présente dans sa tête. Tu es digne d’être mon élue, Sybelle, toutes les deux nous asservirons les galaxies existantes ou à naître.

Toutes les deux? La voix fantomatique est bien féminine. Devra-t-elle renommer Mélio en, peut-être, Mélia? Elle se surprend à haïr le fait qu’elle ait pu donner un genre à son cher volcan. Le genre est partout, depuis des milliers d’années, depuis que tout est blanc ou noir, depuis que c’est plus facile que tout soit un 0 ou un 1. Elle aussi est binaire, les gens sont avec elles, ou contre elles. Maîtresse des Univers, ils n’auront pas d’autre choix que d’être avec elle. Contre elle, ils ne vivront pas assez longtemps pour que qui ce soit se souvienne d’eux.

Sybelle n’est pas une dangereuse femme monomaniaque. Elle estime que sa pensée incarne le Bien et qu’elle lutte contre le Mal. Pourquoi pas? Depuis que Cole a rencontré Maât, je ne suis même plus certain que Sybelle ne fasse pas un cadeau à ses ennemis en les éliminant. Cela dit, la voix qu’elle entend dans sa tête est assoiffée de pouvoir. Elle est le Mal, et elle s’en accommode.

Sybelle atterrit sans dommage dans une chambre magmatique sous Mélio. Elle pensait connaître tous les recoins de son cher volcan mais cette chambre avait échappé à sa conscience. Des hiéroglyphes luisent au fond de la pénombre, ils semblent flotter imperceptiblement dans l’air, suffisamment pour qu’un technicien reconnaisse là une sorte de… clavier d’ordinateur.

Cette langue lui est inconnue. Ce serait amusant de toucher ces hiéroglyphes, juste pour voir ce que ça fait. Elle est droitière et croit naïvement que tapoter les hiéroglyphes à droite, c’est un bon point de départ. La voix lui a bien dit qu’elle est son élue, et une élue ne peut pas se tromper. Prudemment, elle appuie sur un hiéroglyphe qui ressemble à une cité en flammes. Elle se souvient d’Oslotte en feu et son cœur bat fort. Mademoiselle Sybelle, Oslotte est déjà détruite, veuillez penser à une autre ville, puis appuyez à nouveau sur ce signe.

Elle sursaute. Une voix robotisée, venue de nulle part, lui indique comment se servir de ce hiéroglyphe. Elle pense à Paris, cité de l’Ancienne-France qui fut submergée en 2181 par une crue de ses deux rives. Elle appuie sur le bouton. Quelques secondes s’écoulent puis dans son cerveau une vision apparaît. Les quelques îlots parisiens non submergés sont mis à feu et détruits par de la roche volcanique qui embrase les huttes et brûle ses occupants. Le cœur de Sybelle bat encore plus fort qu’avant. Elle est l’Élue.

Chapitre 19 : Le bureau déprimant

Je regarde Miléna, qui ressemble à un zombie échappé d’une série télé des années 2010. Il faut absolument masquer son visage, bien que la théorie de la beauté intérieure n’ait pas perdu de sa valeur. Les touristes qui profitent de la beauté de T-501 sont habitués à des standards physiques, qu’ils soient terriens, vénusiens ou d’autres systèmes gravitant autour de lunes et soleils.

L’humain tend à trouver laid tout ce qui ne possède pas deux jambes, deux bras, une tête avec deux trous pour les yeux, deux trous pour les narines et un orifice qui accueille un morceau de chair qui suinte de la bave. C’est normal, il ne peut pas se trouver lui-même horrible physiquement. C’est une question élémentaire de survie de l’espèce, il faut être attiré pour procréer. Au bout de plusieurs milliers d’années d’évolution au sein du système solaire, l’humain tend à peine à accepter des couleurs de peau différentes, des formes de corps différentes. Il n’est pas rendu à vouloir procréer avec des Esmulliens dont la peau translucide laisse pourtant admirer le voyage de leur sang, des veines jusqu’à leur cœur imposant, trônant au milieu du ventre.

Cela dit, personne dans l’Univers Connu ne possède une moitié de mâchoire, une orbite sans œil et une joue déchiquetée aux contours violacés. L’être vivant semble savoir immédiatement si un autre être vivant est raisonnablement normal. Miléna ne l’est plus, il faut donc couvrir son visage. Nous nous dirigeons ainsi vers la chambre d’hôtel que je partageais avec Sybelle, l’idiote qui a servi de viande à barbecue. Pauvre folle. Je préfère oublier qu’elle souhaitait que je partage son destin. Je préfère encore servir de nourriture aux vers de terre qui allègent le sol rocailleux de T-501.

J’aperçois Älva au loin et je l’évite soigneusement. Si elle me croit mort, que penserait-elle si jamais elle me voyait encore vivant? Elle n’est peut-être qu’un robot, mais j’ignore de quelle manière Sybelle a pu modifier sa programmation. M. Cole, est-ce bien vous? Une voix bien trop douce et agréable me fait sursauter. Ce n’est pas Älva que j’ai vue au loin, parce qu’elle est présentement en face de moi, avec son adorable sourire commercial et ses lèvres pulpeuses qui me donnent envie de… non! Älva? Mais quel plaisir de te retrouver, hum, ici. Ça fait longtemps qu’on ne s’est pas vus n’est-ce pas? Je lui souris comme un benêt. Elle semble gênée. Je vais bien M. Cole, je suis juste surprise de vous voir ici. Mon dernier souvenir à votre sujet, enregistré 43 heures plus tôt, indique que votre cœur a cessé de battre et que cet état faisait de vous un mort. Ai-je échoué à la tâche qu’elle m’a confiée? Je dois l’avertir sine die.

Je ne peux m’empêcher de sourire au menton vierge de barbe d’Älva et à son nez aux poils absents. T’en fais pas, Sybelle est morte, t’as rien à lui rapporter. J’envoie un sourire victorieux à Älva, qui semble boguer l’espace de plusieurs secondes. Je… je… non… Sybelle, non. Pas Sybelle. Elle, pas elle, son nom est. Sybelle a essayé de me piéger, mais non. Non. Elle échoua. Je suis une merveille technologique qui ne peut pas exploser. Le poison vient de. Le poison vient de. Son nom est. Un liquide bleu que je connais bien dégouline des deux narines de mon ex-amante robotisée. Ses yeux se remplissent du même liquide bleuté qui indique que les veines synthétiques d’Älva rompent les unes après les autres. C’est ainsi que les robots meurent. C’est ainsi que les maîtres des robots les rendent non fonctionnels.

Miléna la Défigurée ne rate pas cette occasion pour diminuer la beauté parfaite de cet elfe-robot. Très sexy ce liquide bleu qui coule de chaque orifice. Dans quelques minutes, elle réussira à être moins appétissante que moi. Impuissant, je regarde Älva s’effondrer sur elle-même, attendant sa mort annoncée. Quelqu’un savait que Sybelle échouerait à me tuer et s’est arrangé pour me tuer. Mais qui peut bien vouloir me tuer et en faire porter le blâme à Sybelle? Je pensais que nous avions éliminé les plus puissants de ces mondes. Je n’étais même plus dangereux pour qui que ce soit. J’errais sans but.

Bah, peu importe, je ne me bats pas contre des fantômes. Je vais plutôt aller m’ouvrir un Moka-Mola qui m’attend dans le minibar de notre chambre. Mon corps a besoin de ce liquide gazéifié à saveur de café pour oublier un instant que le vrai état extatique de la vie, c’est lorsque la première gorgée de Moka-Mola coule dans la gorge puis réchauffe l’estomac. La chaleur de cette boisson me rappelle que des organes me maintiennent en vie.

Cole, tu sais que c’est nous, les Grands Anciens, qui avons créé le Moka-Mola? Je serais toi je boirais pas ça. On ne savait pas quoi faire des eaux usées des égouts d’Oslotte, trop polluées pour être désinfectées et recyclées en eau potable. On en a donc fait une boisson dont le gaz, les colorants et les arômes artificiels la rendent buvable. On n’est même pas sûrs qu’en la chauffant ça tue tous les germes… enfin moi je dis ça, je dis rien. Bah, peu importe, j’écoute Miléna d’une oreille distraite. Notre nourriture vient bien de plantes et d’animaux nourris avec des déchets, je ne vois pas ce qu’il y a de si terrible à boire de l’eau des égouts aromatisée. Je la recycle à ma façon en la buvant, non? Le cycle est complet. Au pire je changerai de corps si je le dégrade trop.

Miléna fouille dans la garde-robe pas très sexy de Sybelle et ne trouve rien à son goût. Sybelle voulait être crainte, elle ne voulait pas être sexy. Vêtue de larges toges, elle provoquait quand même le regard des mâles dont elle réveillait les hormones mâles. Quand le mâle ne voit pas, il devine, et ce qu’il devine excite son imagination. Personnellement je pense que c’est encore préférable d’être habillé sexy puisque la conclusion est la même, le mâle voit et bave, ou le mâle ne voit pas et bave. Les graves épidémies et les guerres meurtrières ont tellement décimé les populations que la nature semble avoir renforcé ce désir de porter les êtres vivants vers la procréation. Ils se comportent comme des animaux en recherche d’une proie sexuelle. Bien heureusement, sous sa large toge, elle pouvait garder ces lasers miniatures qui brûlent avec précision les tissus, et la chair qui se trouve en dessous. C’est ainsi qu’elle éconduisait les mâles trop entreprenants.

Ça te va bien cette toge-là, Miléna! Garde-là! C’est important de l’encourager pour que le défilé de mode ne dure pas trop longtemps. L’essentiel est que la toge cache son visage horriblement mutilé. Alors c’est un deal! Et voilà Miléna parée d’une toge en lin filé à sec, aux accents ivoire. Une toge totalement inutile sur 3N-York et ses -150 degrés, mais on résoudra ce problème ultérieurement. Pour l’instant il faut aller traîner du côté du port commercial pour se faire engager sur un vaisseau qui aurait la folie de se diriger vers Jupiter. Je dois y récupérer mon magot avant de me lancer à la poursuite de l’inconnu que Maât veut occire.

Le port de T-501 est assez misérable. La planète est jeune, et hormis le parc d’attractions, l’activité commerciale en est à ses débuts. Toutefois, un bureau de chasseurs de primes est bien présent, les criminels cherchant toujours à refaire leur vie sur des planètes lointaines. Attention, je ne suis pas en train de dire que le bureau existe pour retrouver des criminels qui se cacheraient sur T-501. Le bureau existe pour engager ces criminels afin qu’ils cherchent d’autres criminels, ce qui est assez ironique, mais peu coûteux pour la société si le chassé et le chasseur devaient s’entre-tuer.

Une Terrienne occupe la seule chaise du bureau des chasseurs de prime. Un point noir dessiné au feutre décore chacune de ses épaulettes. Les terriens ne brodent pas un grade en tissu sur leurs épaulettes, ils le dessinent au feutre. Les risques de supercherie ne sont pas forcément plus importants, pour la simple raison qu’aucun criminel ni aucun autre chasseur de prime n’accorde un mérite quelconque au grade. Malheureusement, si elle a juste un point noir, cela signifie qu’elle est tout en bas de l’échelle de promotion des chasseurs, ce qui explique qu’elle se retrouve seule, dans ce bureau miteux, sur cette planète longtemps considérée comme une poubelle inutile.

Oh, mon bon monsieur, ma bonne dame, entrez donc! Enfin de la visite en trois jours! Je vois tout de suite à votre fière allure que vous traquerez le criminel avec habileté et persévérance. Venez ici, donnez-moi vos noms et vous n’avez plus qu’à signer ici avant que je vous donne votre première mission! Je n’ai pas eu le temps de lui dire bonjour que nous voici déjà engagés, pas pour notre allure fière, mais parce qu’elle touche un 10% par recrue engagée. J’espérais que ce soit un peu plus difficile de se faire engager, pour mon honneur personnel. Euh, on ne veut pas vraiment se faire engager. On doit aller sur Jupiter, on n’a pas d’argent, et je pensais que si vous avez une mission là-bas, je pourrais vous rembourser le coût du voyage…

Je vois une joie unique briller dans les yeux de la préposée, qui doit penser que Dieu m’envoie vers elle. Les primes sur Jupiter sont septuplées parce que personne ne veut y mettre les pieds. C’est dire si j’ai bien choisi de cacher mon argent là où seuls les criminels vont se réfugier. Oh mais oui mon bon chasseur, sur Jupiter nous avons des missions très rémunératrices, qui feront votre fortune! Et la sienne, si je ne meurs pas. Laissez-moi calculer le coût du voyage vers Jupiter et les missions qui le rembourseront!

Je la regarde calculer méticuleusement les frais et les primes. La pauvre enfant, elle ne sait pas encore que je n’ai aucune intention de risquer ma vie pour traquer des hors-la-loi. Bientôt mon propre nom sera attaché à une de ces primes qu’elle consulte. Voilà, tout est arrangé! Une mission facile. Vous devrez ramener sur Mars un individu qui a détourné une cargaison du nouveau produit de VenusCosm, le « 3x+Byouti », qui rend la peau sèche trois fois plus hydratée en trois fois moins de temps. Punaise, en plus à cause de ce con, ma propre livraison a été retardée de 3 mois, et pendant ce temps-là, ma peau craque de partout avec ce temps sec de merde. Vous pouvez le ramener mort ou vif, mais si ça ne tenait qu’à moi, il reviendrait mort. Ouf, attraper un voleur de cosmétiques, peut-être que je vais remplir cette mission, elle ne doit pas être bien dangereuse.

Félicia, la préposée à la peau craquée et rugueuse, pointe un vaisseau à l’allure bricolée, là-bas, au fond du quai. Ils vous conduiront sur Mars. Ensuite, le bureau du port de Mars vous donnera un vaisseau pour aller sur Jupiter. Présentez-leur cet ordre de mission. Je vous souhaite un bon voyage! Son sourire plein de félicité embaume mon cœur de joie. J’espère juste qu’elle ne dépensera pas toute sa prime en produits de Vénuscom. Si seulement elle savait que Vénuscom utilise les déchets organiques des hôpitaux pour concevoir ses produits de beauté. Mais elle ne le sait pas, la bienheureuse. Allez, Miléna, direction Mars!

Chapitre 20 : Après Mars, ça repart vers Jupiter

Mars est en vue. C’est avec une nostalgie certaine que je retrouve cette planète qui m’a donné ma première chance d’écrire pour les Chroniques de Mars, alors que j’étais si jeune. Évidemment je suis un Terrien d’origine, et c’est l’amour qui m’a conduit sur Mars, soit l’amour de ma mère pour un capitaine d’infanterie luxembourgeois. Cole, c’est pour ton bien, pour que tu deviennes un homme, un vrai. C’était important pour mon développement personnel que j’affronte l’aridité du climat martien, l’aridité du tempérament des colons martiens, et tout simplement leur haine des Terriens, afin que je devienne un homme un vrai, vif ou mort, dans l’indifférence de mon capitaine. Je suis tellement devenu un homme, un vrai, que la compagnie d’infanterie luxembourgeoise fut, ô coïncidence, la première cible du courroux de Sybelle.

Ses troupes anéantirent assez aisément les vrais hommes et les vraies femmes de cette compagnie, jamais habitués à se défendre. Une fois délestés de ces guerriers de papier, nous avons pu accéder aux ordinateurs centraux de leur Banque Nationale, afin de pouvoir produire à volonté des francs luxembourgeois digitaux, ce qui, in fine, a complètement ruiné leur économie. Je ne suis pas vraiment fier d’avoir été guidé par la vengeance, à cause d’un souper raté avec le capitaine et ma maman, où je fus traité de mauviette et de couille molle, entre autres amabilités.

Cela dit, je me souviens avec plaisir du regard de mon capitaine, affaissé au sol, pointant son archaïque pistolet entre mes deux yeux alors que le laser de mon arme de poing remontait lentement son faisceau du bas de son ventre jusqu’au sommet de son crâne. Je n’ai pas réussi à lire dans ses yeux effrayés s’il était fier que je sois devenu un homme, un vrai. J’ai plutôt tourné mon regard vers Sybelle, et ce jour-là j’ai lu de la fierté dans le sien. Je suis devenu digne d’être son second.

Bref, tout ça pour dire que cette planète n’a pas fait de moi un homme un vrai. C’est Sybelle qui est parvenue à ôter tout sentiment de culpabilité en moi, au motif que la fin justifie tous les moyens. Ironiquement, si l’ère secondaire et l’ère tertiaire existent vraiment, c’est d’une futilité assez extraordinaire de vouloir modeler par la force un univers à notre idée. Sinon, je ne serais pas en quête d’une rédemption après tout le remodelage inefficace opéré par Sybelle et moi-même. Merci à Maât et ses patronnes pour une 6583e chance d’accéder à la rédemption.

Notre vaisseau de fortune se pose au spatioport en faisant couiner ses archaïques boulons liant les plaques de métal de sa carcasse. On est bien loin des vaisseaux de la flotte de Miléna, monocoques et transparents. Tu sais Cole, on est chanceux d’être arrivés vivants sur Mars, dans cette boîte à sardines. On est bien loin de mes vaisseaux monocoques et transparents, à la fine pointe du génie mécanique. Exactement ce que j’ai pensé, hormis que ses vaisseaux à la fine pointe technologique s’hackent assez facilement, contrairement à ces vaisseaux essentiellement mécaniques, aux technologies obsolètes.

Miléna est prise d’un élan lyrique à la vue du désert martien. C’est quand même beau ce sable aux teintes rougeâtres, qui virevolte dans les airs grâce aux 100 km/h des rafales de vent. C’est surtout beau les premières heures, l’été, au niveau de l’équateur. Vingt degrés c’est bien le maximum qui peut être espéré, sinon c’est un super-congélateur le reste de l’année. Faut vraiment jamais avoir vécu sur Mars pour penser que c’est 30 degrés tous les jours, et les colons le savent bien. Les colons martiens ne veulent d’ailleurs plus qu’on les appelle des « colons », ils sont officiellement les seuls imbéciles qui ont vécu et qui vivent sur Mars, ils méritent d’être considérés comme des habitants originaux de Mars. Personne n’envisagera jamais de leur retirer ce titre.

De Mars, ce que je déteste le plus c’est son côté étouffant. Les sphères de verre où les colons vivent ne doivent pas dépasser une hauteur de deux étages, sinon ça devient périlleux de nettoyer quotidiennement la poussière rouge qui s’accumule constamment sur toute surface. Certains jours je ne voyais même plus la lumière du jour, j’avais l’impression de vivre dans une grotte de la vallée de la Mort.

Miléna me ramène à des considérations plus matérielles et quotidiennes. Cole? Toi qui es martien, c’est quoi la bouffe dans ce distributeur? Miléna reste songeuse devant cette machine qui ressemble à une distributrice. Ma chère Miléna, ce n’est pas vraiment de la nourriture. Il manque tellement d’eau sur Mars que tu achètes ces sortes de boules pour les mâcher jusqu’à ce qu’elles soient gorgées de bave, soit l’eau de ton corps. Elles peuvent retenir l’humidité pendant 7 heures et elles ne pèsent rien. Ensuite, tu pars en expédition et quand tu crèves de soif tu les retournes et puis tu mâchouilles tes propres boules ou celles d’autres personnes. Ça te permet de survivre sur Mars. Ingénieux n’est-ce pas? Miléna grimace. Bon, trouvons vite fait le rafiot stellaire qui nous permet d’aller sur Jupiter, je trouve ça dangereux de rester sur Mars. J’ai du mal à comprendre que sur Jupiter ce soit pire. Sur Jupiter, c’est pire, elle va vite le découvrir.

Au bout du quai, je reconnais sans peine le vaisseau de la guilde des chasseurs de primes du système solaire, celui qui doit nous envoyer sur Jupiter. Deux chasseurs sont avachis sur les pattes avant du vaisseau, mâchouillant des Bavoboules™, ou DroolBool™ en anglais futur-moderne, qui leur seront inutiles sur Jupiter, où l’eau ne manque pas. Salut mec, on peut t’aider? Un chasseur de primes me regarde d’un œil méfiant puis passe rapidement vers Miléna. Si ta copine a soif, j’ai de quoi la satisfaire. Il se met à mâcher bruyamment sa bavoboule™ bien chargée en humidité salivaire. Si seulement il connaissait le nombre d’enfants ou d’adultes que Miléna a décapité sans motif raisonnable, il ne la provoquerait pas ainsi.

Miléna découvre la partie de sa capuche qui cache son visage à moitié décomposé et le chasseur idiot avale de dégoût sa bavoboule™. Il vient de gâcher de précieux centilitres de survie martienne. Oh, c’est vous. Félicia nous a dit qu’un vieux-beau et une amochée viendraient ici pour qu’on les conduise sur Jupiter. Enchanté de vous connaître! Je me demande bien pourquoi Miléna est décrite ici comme un vieux-beau, mais bon, passons. Effectivement, nous devons rapporter un bon butin de Jupiter. Et ce, dans tous les sens du terme. Le plus grand des deux chasseurs quitte avec regret son confortable siège. Moi je suis le capitaine Fripouye et voici mon second, le lieutenant Mimolley. Je vous préviens qu’on vous débarque rapido et on se casse de Jupiter aussi vite qu’on a atterri. Vous êtes prévenus!

Hum, Fripouye et Mimolley, ce sont deux noms qui semblent sortis d’un conte de pirates pour enfants. Messieurs Fripouye et Mimolley, sachez que nous ne vous en demandons pas plus, vous êtes de bien aimables collègues de travail. Nous avons le grand plaisir d’avoir rejoint votre guilde. Les fous, ils ne doivent pas savoir qu’ils ont une chance sur trois de survivre au décollage de leur vaisseau depuis Jupiter. New-New-New-York est un coupe-gorge. Chaque vaisseau qui atterrit est vu comme une proie. Je trouve ça assez exaltant de me retrouver dans ce lieu sans foi ni loi, digne du Far West. Quand les attaques que nous menions sur Terre tournaient au vinaigre, Jupiter devenait le refuge idéal. Même les sanguinaires légionnaires de la Légion Occidentale Australienne ne poursuivaient pas leurs pires ennemis à 3N-York. Non pas qu’ils aient peur des êtres vivants qui habitent là-bas. Ils craignent plutôt ce qui est inanimé et incontrôlable, soit la terre qui se fissure en crevasses impardonnables et les flocons de glace impitoyables qui percent les vêtements puis la chair. Jupiter est la planète la plus juste du système solaire, chacun peut y survivre, chacun peut y mourir.

Alors, en route!

Chapitre 21 : -150 sous zéro à New-New-New-York

Jupiter est à peine en vue qu’une voix criarde et agressive interpelle le capitaine Frip, quasi endormi aux commandes de son vaisseau. Vaisseau non identifié? Identifiez-vous immédiatement! Ou mourrez à jamais… Je pense que la contrôleuse aérienne est certainement une amatrice de cet art où des acteurs déclament des tirades passionnées en arpentant des planches de bois. J’ai envie d’applaudir cette performance pleine de drame et de tension.

Le capitaine Frip se tire tant bien que mal de sa somnolence pour répondre à la dangereuse inconnue. Salut Simona, ici le capitaine Fripouye de la Vague Scélérate. Demandons permission pour déposer deux passagers. Simona prend alors une voix douce et sirupeuse. Oh, c’est donc notre fripouille préférée qui nous rend visite! Quels criminels amènes-tu vers une mort certaine? Je pensais que tu avais abandonné l’idée de passer des meurtriers en terre inconnue? Le capitaine Frip se tourne vers moi et tousse avec malaise. Ah ah oui Simona, mes clients sont là, tu pourrais garder nos plaisanteries juste pour nous deux. Mes clients ont choisi de venir sur Jupiter pour traquer des criminels recherchés par notre guilde des chasseurs de primes. Simona s’esclaffe à l’autre bout des ondes électromagnétiques. Ah, toutes mes excuses ma bonne fripouille, des criminels qui chassent des criminels, c’est tout de suite plus moral. On verra qui se fera chasser sur Jupiter, les chassés ou les chasseurs…

Deux choses. La première est que je préfère réduire le nom de famille du capitaine Fripouye pour « Frip » parce qu’à chaque fois que je pense à un « Capitaine Fripouye » ça me fait penser à un capitaine Fripouille qui sèmerait le désordre et le chaos dans un conte pour enfants de 3 à 6 ans. J’imagine déjà des oursons géants trop mignons dont les coussinets trop doux envoient des paillettes arc-en-ciel pour étourdir le vilain capitaine Fripouille. Je ne comprends pas comment Fripouye a pu choisir un surnom aussi débile bien que ce soit juste en langue française rectifiée que c’est benêt, et ce français n’est pas vraiment la langue la plus parlée ici. Je n’aborde même pas le dossier de son adjoint « Mimolley ». Mon second point est que la mise en garde de Simona ne m’atteint pas. J’ai survécu sur Jupiter plusieurs fois et c’est certain que je ne serai jamais le gibier. Jamais.

Tout va bien se passer Simona. J’atterris à 3N-York, je ravitaille la Vague, j’essaie de ne pas me faire égorger par tes ravitailleurs, et dans 12 heures je retourne sur Mars. C’est une information intéressante, j’ai 12 heures pour récupérer mon butin, la cargaison volée de « 3x+Byouti » et le voleur, mort ou vif. Zut, mort, ou vif? Je ne me souviens plus, c’est bien ennuyeux. Je suis certain que le capitaine Frip, pour un bon amas de new-dollars, nous offrira un retour à l’aller sans retour.

La « Vague Scélérate » atterrit difficilement sur la piste dégagée du spatioport, les vents glacés et les pépites de glace génèrent une absence de visibilité. Miléna avale difficilement sa salive. Cole? Ce vaisseau galère pour atterrir et toi tu nous envoies marcher vers la mort? Malheureusement, dans la vie, seuls les menteurs affirment que tout leur tombe du ciel, et seuls les imbéciles pensent que leurs héros n’ont jamais peiné pour réussir. La douleur et la difficulté sont les prérequis à toute réussite. Plus tôt on ancre cette idée dans son cerveau, plus tôt on se relève et on se bat. Les grands succès naissent des grandes difficultés, et si jamais l'heure de ma mort est venue, alors que je meurs! Mais je raconte quoi, là? La théâtralité de Simona doit avoir parasité mon flux de pensée.

Miléna s’emmitoufle dans trois couches de vêtements, telles que la tradition le recommande sur une planète non gazeuse. Sur Jupiter, ceci est futile. Nous ne sortirons pas vraiment de New-New-New-York. Je ne veux pas m’aventurer sur des surfaces glaciaires créées par la main de l’homme, bien que supposément de brillants voleurs aient caché de conséquents butins dans des grottes aux chemins impénétrables. Je regarde les nuages d’hélium et d’hydrogène tournoyer sur les étendues de glace, formant des cyclones qui, inlassablement, repoussent toute tentative d’établissement de colonies. C’est déjà formidable que l’alliance des plus grands criminels ait pu construire cette majestueuse cité de 3N-York sur cette planète hostile. Personne ne vient ici les chercher. Sauf nous deux, ce qui est un peu de la folie.

J’ai l’impression d’être une enfant face à ce spectacle incroyable. Miléna regarde au-dessus d’elle, là-haut dans le ciel, les trombes d’eau qui s’abattent au-dessus de nous, se transformant immédiatement en glace, puis la glace s’évapore en gaz juste en dessous de nous. New-New-New-York est établie dans la couche gazeuse la moins dangereuse de Jupiter, celle où la température est proche d’un congélateur. Une température trop froide et tout explose, une température trop chaude et tout brûle.

Mon p’tit monsieur, ma p’tite madame, venez achetez en avant-première un flacon de 3x+Byouti, jamais encore vendu dans le système solaire! C’est garanti par Venuscosm, vous serez trois fois plus beau, ou plus belle, après une dizaine d’applications! Oh, je vois que Madame ne possède plus qu’une moitié de visage. J’ai un autre produit de Venuscosm pour ça, le ReSurfaçagelle. Vous mettez chaque jour une fine couche de ce gel, autant de jours qu’il faut, et ainsi vous remodelez votre visage ou toute autre partie du corps. Évidemment, évitez de boucher des orifices. Ce serait ennuyeux de ne plus pouvoir ni manger, ni entendre, ou encore respirer ou aller aux toilettes hein. Merci pour les détails. Une vendeuse ambulante aux cheveux grisonnants et au dos voûté nous tire de nos rêveries pour nous ramener au second objectif de notre quête, soit retrouver la cargaison de 3x+Byouti. Ce sera peut-être plus facile que je l’espérais.

Combien avez-vous de flacons de 3x+Byouti? La vendeuse ambulante me regarde d’un air soupçonneux. Hum, je peux toujours m’arranger pour que vous ayez la quantité que vous souhaitez acheter, mais sachez que plus vous en voulez plus ça vous coûtera cher, ça marche comme ça ici! Effectivement, ça marche comme ça ici. Si un client achète une trop grosse quantité d’un produit, c’est que le prix n’est pas suffisamment élevé. Ce raisonnement possède des failles, mais sur Jupiter c’est ainsi que ça se passe. Je dois ruser. Combien en avez-vous? Elle réfléchit intensément, comme si elle craignait d’échouer à un examen. J’en ai 10, mon bon monsieur, et chacun coûte 800 new-dollars. Je simule une grimace feinte. C’est vraiment cher, mais j’ai 11 épouses sur Terre, et chacune voudra son propre flacon, pouvez-vous avoir un flacon supplémentaire?

La vieille dame grimace encore. Arf, moui, c’est possible. Je vais devoir aller le voir. Dites-moi où vous logez et je viendrai vous apporter votre 11e flacon? Je hoche la tête positivement, offrant à la vieille dame mon sourire le plus honnête. Parfait, rendez-vous au motel l’Air glacial, pour 20h00? Elle grimace d’horreur. Vous allez vraiment loger dans ce motel de banlieue, en bordure de bulle? Vous savez qu’il y a souvent des accidents là-bas? Des touristes meurent congelés dans leur douche à cause de la mauvaise isolation. Bien évidemment que je le sais. Je n’allais pas cacher mon argent dans un 5 étoiles accueillant. Oui, nous aimons la vue imprenable sur les étendues de glace et les ouragans qui balaient leur surface. Elle hausse ses épaules et semble s’en aller vers son revendeur.

Miléna cogne son coude dans mes omoplates. On suit la vieille, oui ou non? J’imagine qu’elle ne va pas venir avec le voleur dans notre chambre de motel? Évidemment, c’est mon plan. Oui, on va la suivre discrètement. Quelques pas plus loin, la petite vieille se redresse et retire sa perruque ainsi que le masque qui couvre son visage. Elle enfonce sa main dans sa gorge et en retire un modulateur de voix. Je regarde sur mon téléphone le visage du voleur, puis le visage de l’ex-petite vieille. Miléna? C’est notre voleur. Nous le piégerons donc au motel.

Chapitre 22 : Mourir à l’ombre de Io

Miléna est comme une enfant dans une fête foraine. Les lumières éblouissantes et stroboscopiques sont ici remplacées par des éclairs colorés qui irradient les couches gazeuses de Jupiter. Selon les couleurs produites, Io, Europe, Ganymède et Callisto semblent jongler entre elles dans le ciel. Les lunes de Jupiter seraient une attraction touristique fascinante si le climat jupitérien n’était pas si mortel.

Je suis venu peu de fois sur Jupiter, mais c’est toujours grisant de ressentir ici le chaos qui règne entre son cœur en fusion, ses tornades permanentes dans le ciel et ses températures variant d’une centaine de degrés sous zéro à plusieurs centaines de degrés au-dessus de zéro. C’est comme si je sentais sous mes pieds d’humble terrien le chaos originel qui a créé la vie dans le système solaire. Jupiter est une forme de version inachevée de la Terre, ou peut-être son avenir.

Cole? Jamais je ne me suis sentie aussi vivante que sur Jupiter. J’ai connu des guerres qui mèneraient à une apocalypse, j’ai connu des amants et des amantes qui ont mené mes sens à une ataraxie angoissante, mais je n’ai jamais ressenti ce chaos extérieur qui tente de m’engloutir en lui. Je tapote amicalement l’épaule de Miléna. Ses élans poétiques ne sont pas provoqués par ce qu’elle ressent, mais par le savant dosage d’air ambiant. Les alchimistes de Jupiter prennent soin d’ajouter une dose significative d’hélium dans l’air produit, afin de diminuer le stress causé par les dangers qui nous entourent. Les criminels qui vivent ici sont ainsi plus insouciants, plus détendus et, ironiquement, le taux de criminalité est proche de zéro. C’est pour cette raison que je garde sur moi quelques capsules de vrai air terrien, pour ne pas avoir l’esprit embué par un mélange gazeux artificiel.

Le motel « l’Air Glacial » est en vue. Il est géré par un bon ami à moi, mon seul ami peut-être. C’est un Français qui a dû fuir son pays, son continent, sa Terre, parce qu’il était trop débrouillard, et c’est navrant. Lorsqu’une épidémie semblait poindre le bout de son nez, il stockait autant de produits que nécessaire, dans ses entrepôts à travers le monde. Quand une pandémie entraînait la panique dans les cœurs et les cerveaux, arrêtant ou ralentissant la production de biens, il les revendait à un prix assez salé.

Malheureusement, il n’a pas su s’arrêter à temps. Lors d’un jour sombre pour l’humanité, la forêt renouvelable du Zimbayé oriental fut réduite en cendres en raison d'une sécheresse séculaire, et c’étaient les seuls arbres autorisés pour la production de rouleaux de papier toilette. Mon ami avait accumulé des milliards de rouleaux à travers le monde. Personne n’a accepté de ne plus avoir accès, à un coût raisonnable, au papier magique qui nettoie les parties intimes. Le jour où les armées de chaque pays saisirent ses entrepôts, il comprit qu’on puisse affamer des populations, voire les exterminer, mais jamais il ne faut les priver d’un soin hygiénique de base. C’est une triste histoire, j’imagine. Personnellement, je vivais sur Mars et on utilisait l’eau des Bavoboules™ périmées pour se nettoyer. Je n’ai jamais compris cet attachement au papier toilette.

Cole, c’est normal que les murs du motel semblent vibrer? T’es certain que c’est sécuritaire? Je regarde le mur ouest du motel, qui touche dangereusement l’extrémité de la bulle en polycarbonate qui protège New-New-New-York. C’est normal que ce ne soit pas sécuritaire, si c’est ta question. Mon ami qui gère ce motel opère une activité parallèle de cryogénisation. Certaines chambres communiquent avec la couche gazeuse où nous nous trouvons. Tu peux ainsi éliminer des ennemis en les réduisant en poussière de glace, ou tu peux aussi vainement attendre un traitement contre une maladie incurable en te faisant cryogéniser. Y’a des fous qui croient encore à ça. Ils ne savent pas, comme toi et moi, qu’on peut changer de corps. De toute façon, certaines personnes tiennent à conserver leurs corps, à la vie, à la mort. Je regarde mon corps d’Apollon, en pleine santé, et je n’ai pas vraiment la nostalgie de mon ancien corps. Est-ce que je suis moi grâce à ma personnalité, ou je suis moi grâce à mon enveloppe corporelle, ou les deux? Je reconnais que certains jours, je me regarde dans un miroir et je pense voir mon ancien corps. Un vertige me saisit, et je fuis généralement cette réalité en ne regardant jamais mon reflet, nulle part. Ils ont échoué à me délivrer de l’emprise de mon corps sur ma psyché.

Je grimpe au second étage du motel. J’ai choisi une chambre qui communique avec une couche gazeuse. Je n’ai pas encore décidé si le voleur sera capturé vif, ou mort. Je suis en quête d’une rédemption et mon instinct me chuchote que ce sera insuffisant de livrer à Maât le facétieux Ostrogoth qui a implanté dans le système solaire le transfert de conscience vers un corps artificiel. Je me dois d’être plus vertueux. Puis, en toute franchise, j’en ai que faire de traduire en justice un pauvre quidam qui a volé une cargaison de produits de beauté.

Les heures filent et, enfin, la porte de notre chambre reçoit quelques coups de poing assez appuyés. Entrez, c’est ouvert! Oui, c’est ainsi, entrez et nous essaierons de ne point vous occire. La vieille dame qui n’est pas une vieille dame entre dans notre chambre en voûtant son dos telle une vieille sorcière inoffensive. Si vous avez en cash 2500 new-dollars, je peux vous les échanger contre ces 11 fioles de 3x+Byouti? Je regarde la vieille vendeuse avec pitié. Dans le couple que je formais avec Sybelle, j’étais celui qui parlementait, celui qui négociait. Sybelle était celle qui tranchait dans le vif lorsque les pourparlers ne menaient nulle part. Pourtant je ne me lassais jamais d’argumenter. J’ai toujours adoré l’exercice intellectuel de négociation, il me permettait de mesurer mon absence d’intelligence. C’est toujours bon de se faire battre, intellectuellement uniquement.

Cela dit, je suis devenu plus agressif lors de ces joutes opératoires. Je ne suis pas intéressé par ces 11 fioles. Je veux récupérer les 100 boites de 100 flacons. Qu’en pensez-vous? La vieille dame se redresse imperceptiblement, tentant de juger ce que je sais, ou ne sais pas. Hum, mais ça va vous coûter une fortune mon cher monsieur… Je m’approche d’elle en utilisant la leçon de psychologie numéro un pour influencer autrui, soit se pointer à quelques centimètres de son visage pour qu’elle se sente oppressée. Je les veux, gratuitement, ma chère dame. Gratuitement! Ses lèvres esquissent un sourire et la paume de sa main droite vient caresser ma joue avec douceur. Approchez-vous encore de moi, mon beau monsieur, et j’engloutirai votre langue dans ma bouche. Ce sera un tel délice, pour vous, pour moi! Je recule en grimaçant de dégoût. Je n’ai plus qu’à jeter dans les antres de Jupiter la leçon numéro un de domination psychologique.

Mais… mais… on sait que vous êtes un homme et que vous avez volé la cargaison de 3x+Byouti. Notre mission est de vous arrêter, morte ou vive, après avoir récupéré la cargaison. Qu’en pensez-vous? La vieille dame retire sa perruque et plusieurs couches de ReSurfaçagelle, ce qui lui donne maintenant une allure de jeune homme aux traits fatigués. Il crache son modulateur de voix. Vous ne pouvez pas me faire ça. Laissez-moi vous expliquer. Venuscosm utilise les déchets organiques des hôpitaux pour fabriquer leurs produits de beauté, c’est scandaleux de manquer de respect aux êtres vivants! Scandaleux… scandaleux… ce n’est pas nouveau que Venuscosm profite des tissus humains, mais au moins rien ne se perd dans le cycle de la vie. J’hésite à lui expliquer que je fus mort quelques instants et que Maât me renvoya vers la vie. Un corps est inutile pour vivre dans l’ère secondaire. Il ne faut pas s’attacher à ces petites choses-là.

Et ce n’est pas tout! Le 3x+Byouti a été fabriqué avec les organes de ma mère, saisissez-vous l’atrocité de la situation? Dans ces 10 000 flacons, maman est là. Le pauvre quidam commence à pleurer et sa peine me contamine. Vu ainsi, je comprends qu’il ait voulu… mais… Attendez, pourquoi vendez-vous ce produit vous-même? Si vous aimez votre mère, vous auriez pu le détruire? Si vous le souhaitez, nous pouvons vous aider à le détruire, pour votre mère, son âme, pour vous… Il me regarde avec un air surpris. Qui a dit que j’aimais cette vieille harpie? Elle a vendu à découvert, sur marge de crédit, ses actions Venuscosm. L’action a grimpé de 300% et elle nous a ruinés. Elle s’est suicidée, et à l’hôpital ils ont vendu ses organes pour rembourser Venuscosm qui avaient eux-mêmes incité les vendeurs à découvert à miser sur sa propre faillite. Et à la fin il se passe quoi? Ils utilisent les organes en mauvais état de maman pour se faire encore de l’argent. Alors pourquoi moi je ne me ferais pas de l’argent avec ma mère?

Le fils déchu, déçu, crache avec haine à mes pieds. Quelques secondes après, sa tête roule sur le sol, avec la bouche ouverte, prête à cracher une seconde fois. J’envoie un regard désapprobateur à Miléna, qui se tient derrière le corps sans tête, une épée laser fumante entre les mains. Il parlait vraiment trop. Les jérémiades, ça fait au moins 200 ans que je ne les supporte plus! Je secoue négativement ma tête. Et comment va-t-on récupérer la cargaison de flacons maintenant? Miléna hausse les épaules. On est pas là pour ça, Cole, on récupère ton argent, on vole celui de ce pauvre type et on retourne sur le vaisseau. Si l’équipage de la Vague scélérate nous menace, on fait rouler leur tête. Problème réglé, non? Elle n’attend pas une réponse de ma part, elle commence à fouiller le corps sans tête pour récupérer l’argent disponible.

J’ai quasiment cru, un instant, que j’étais un divin inspecteur, un chasseur de primes redoutable. Un héros, quoi. Si Sybelle était là, elle me reprocherait mon manque de réalisme. C’est bon Miléna, allons sur Blabos alors. Miléna secoue négativement la tête. Non! Nous devons passer par la Terre. J’ai, moi aussi, certaines choses à récupérer dans les ruines de mon palais, sur Oslotte. Je ne comprends pas ce qu’elle veut dire. Ah, nous avons besoin d’un garde du corps, et je sais exactement de quelle chose nous avons besoin… s’il est toujours bien conservé… dans son cercueil en verre… allez… devine…

Elle doit parler du musée des horreurs d’Oslotte, là où mon corps était entreposé. Je ne vois pas vraiment ce qu’elle veut faire avec mon corps sans conscience… à moins que… non. Tu veux réveiller le Wendigo? Miléna lève ses yeux rageurs vers moi. Exactement! Elle pense vraiment dompter cette créature mythique… j’espère au moins que le distributeur de Moka-Mola du musée des horreurs est encore fonctionnel. Chacun ses lubies.

Chapitre 23 : La résurrection du Wendigo

La Terre est en vue. Beaucoup versent une larme en contemplant sa beauté vue de l’espace. Toutefois, au-delà des teintes lactées de ses nuages, du bleu profond de ses eaux et des quelques nuances d’ocre de ses terres, plus on se rapproche de sa surface moins on distingue de couleurs différentes. Tout sur Terre est consacré à la production d’énergie, pour elle et d’autres, et les volutes de fumée des diverses centrales recouvrent ses continents. C’est bien connu que de loin tout apparaît plus beau, et de près tous les défauts sont révélés. Dis, Cole, je commence à avoir des crampes dans les bras, alors si tu pouvais prendre ma relève au lieu de rêvasser en regardant la Terre, ça me soulagerait. Ce serait vraiment dommage, surtout pour eux, que mon index affaibli appuie par mégarde sur la détente de ces pistolets.

Miléna a bien raison de me tirer de mes songes. Fripouye et Mimolley sont tenus en joue depuis notre départ de Jupiter. Malgré leur air stupide et affable, ils n’ont pas parcouru les galaxies en étant bénis par la chance d’éviter la mort. Ils sont dangereux. Ils ont ainsi, sans surprise, refusé de voler vers la Terre contre une somme pourtant raisonnable. C’est alors que Miléna, fine négociatrice, a explosé un genou de Mimolley en guise d’argument. C’est quand même décevant qu’au 27e siècle l’usage de la force soit encore le meilleur argument pour convaincre autrui d’agir selon notre bon vouloir. La gloire, et encore moins les new-dollars, ne parviennent plus à convaincre quiconque.

Je tiens en joue une tempe du brave capitaine ainsi que l’arrière du crâne de son second. Heureusement que mes jeunes bras sont musclés, parce que les tenir en joue est long et pénible. Le seul inconvénient dans tout cet imbroglio est que si on n’élimine pas ces deux navigateurs, nous serons à notre tour poursuivis par la guilde des chasseurs de prime du système solaire, ce dont nous n’avons vraiment pas besoin. En quête de rédemption, je ne veux pas céder à l’idée de ce meurtre gratuit. J’ai donc discuté avec Miléna pour qu’elle en vienne toute seule à la conclusion de les éliminer et qu’elle soit la seule à les éliminer. Je ne serai ainsi pas responsable de leur mort, pour la plus grande tranquillité de ma conscience.

À vive allure, le royaume de l’Ancienne Europe du Nord semble nous attirer inexorablement vers lui. Oslotte, sa capitale, est plutôt en ruine. Malmö est ainsi devenue la nouvelle capitale de la Démocratie d’Europe du Nord. C’est fini les royaumes. J’aimerais être fier d’avoir participé à l’assassinat des trois grands anciens au profit de cette démocratie nouvelle. Toutefois, la démocratie est une bien horrible chose. L’actuel dictateur de la démocratie d’Europe du Nord fut élu légalement, au prix du meurtre de ses rivaux, de la manipulation des médias sociaux, et du rachat des organismes de presse libres. C’est vraiment plus compliqué que de tout simplement prendre le pouvoir par la force et de ne laisser aucune illusion que nous régnerons jusqu’à notre mort. Peu importe, ce n’est plus mon combat, je préfère laisser la démocratie aux dictateurs et leurs peuples libres.

La « Vague scélérate » amorce sa descente vers ce qu’il reste de l’aéroport d’Oslotte. La végétation a recommencé à prendre le pouvoir sur le béton, et les moteurs du vaisseau brûlent les lianes qui tentent d’engloutir la piste. Je redonne les deux armes à Miléna, le temps de commander à la porte arrière de s’ouvrir. J’entends deux petites explosions au loin, et je comprends qu’avec un seul œil, Miléna s’est sans peine débarrassé du bien sympathique équipage de la Vague scélérate. C’est tellement stupide de mourir à cause d’une erreur de jugement. Miléna n’était pas une moitié d’homme autrefois, et devenue une moitié de femme, elle n’est pas devenue moitié moins dangereuse. C’est bon, Cole, je ne pense pas que nous aurons des ennuis avec la Guilde des chasseurs de prime. Elle range les pistolets fumants dans leur étui. Toutefois, je pense aux corps. Et que vas-tu faire des corps? Miléna sourit et pointe au loin le musée des horreurs, quasiment intact. Il va s’en nourrir, lui, là-bas, mon bébé. Son bébé? Quel bébé?

J’avance lentement parmi les décombres, slalomant entre les débris de béton et les lianes traîtresses qui tentent de me faire chuter. Les roches volcaniques envoyées par Mélio ont tellement ruiné les champs, les bâtiments et les vies, qu’Oslotte n’est plus qu’un refuge pour les exclus qui ne peuvent pas se payer le luxe de vivre au sein de la démocratie de Malmö. Bizarrement, plein de pauvres mis tous ensemble ça donne juste une société parallèle qui vivote, tout en fournissant un terreau fertile pour rejoindre les rangs des mercenaires, comme je le fus. Merci la démocratie.

Le musée des horreurs d’Oslotte se dresse devant nous, anormalement intact, alors que le palais des Grands Anciens n’est plus que ruine et poussière. Je suis vraiment soulagée que votre volcan pourri ait épargné mon cher musée des horreurs. Plus que notre palais, il me renvoie à tous mes succès de ces dernières centaines d’années. Je me tourne vers Miléna afin de vérifier si, par hasard, une larme de nostalgie coulerait de son unique œil. Mais non, je ne vois rien qui ressemble à du regret ou même à de la nostalgie. Son visage n’exprime que la mort. J’entre rapidement dans le musée laissé à l’abandon, me dirigeant directement vers le distributeur de Moka-Mola, sans même jeter un coup d’œil vers mon ancien corps ni celui de Sybelle. Je ne suis pas un grand admirateur de la nostalgie, parce que pour moi, seul l’avenir compte, afin qu’il soit toujours rempli de meilleurs événements que le passé ou le présent.

Cole! Viens là! Regarde donc cette bête majestueuse! Je pense que Miléna a prononcé la juste syllabe, « tueuse ». Dis-moi, Miléna, est-ce vrai ce qui est écrit en légende, que le Wendigo fut tué d’une flèche d’un Grand Ancien, ici, au port d’Oslotte, après qu’il eut dévoré tout l’équipage qui l’avait capturé dans l’Ancien Canada? Miléna s’esclaffe. Voyons, gros bêta. Il est bien vivant. Il est juste figé dans le temps, et peut-être même est-il conscient. Peu importe, il est temps de prendre possession de son sublime corps velu. Je tomberais de ma chaise si j’étais actuellement assis. Comment ça, prendre possession de son corps? Tu voulais juste le libérer, non? Ce qui en soi est déjà une mauvaise idée.

Miléna se penche en arrière du dôme de verre qui entoure le Wendigo. Elle tire d’une trappe deux aiguilles qu’elle enfonce dans chacune de ses tempes. Les aiguilles semblent s’ajuster elles-mêmes en pénétrant dans son cerveau. Deux autres aiguilles se dirigent vers les tempes du Wendigo, dont les yeux semblent exprimer un soudain effroi. Si seulement j’étais plus intelligent, j’aurais compris plus vite que Miléna est en train d’échanger sa conscience avec celle du Wendigo. Elle ne veut pas libérer le Wendigo. Elle veut être le Wendigo. Ma logique trouve ça tellement improbable et inconcevable que ma seule réaction est de continuer à engloutir ce délicieux Moka-Mola parfumé aux noisettes torréfiées d’Ordu. Le monde est fou.

Cole? Imbécile, faut que tu casses le… ah… casse-le… Casser quoi? Miléna tombe inconsciente, et le Wendigo ne bouge pas plus. Sont-ils tous les deux morts? Est-ce une bonne nouvelle ou une mauvaise? Ma mission vient-elle d’échouer? Zut, casser, mais casser quoi? Vraiment, des fois, je suis un débile. Je continue à boire mon Moka-Mola pour trouver l’inspiration. Casser quoi? Mmmmgrrrrr. Un grognement me tire de mes songes qui ne mènent à rien. Mmmmgrrrrr. Le corps de Miléna tressaute. Dois-je me réjouir de la voir vivante? Peut-être.

Elle se lève douloureusement tout en retirant les deux aiguilles enfoncées dans son crâne. Elle reste prostrée de longues secondes, grognant imperceptiblement. Elle semble respirer et inspirer avec puissance. Sa tête se redresse vers moi et me renifle au loin. Alors que je commence à comprendre ce qui se passe, elle se jette sur moi et plonge ses dents dans mon cou, tentant d’arracher un bout de viande de mon corps. Je comprends que le Wendigo est maintenant dans Miléna. Mais le pauvre Wendigo ne sait pas que ce corps est en pleine décomposition. Les dents qui tentent de percer ma peau fléchissent dans sa propre gencive. Dépité, il hurle. Dépitée, elle hurle, plutôt. Iel hurle, enfin. Je lui lance ma cannette de Moka-Mola, faute d’une meilleure arme qui est juste présente dans notre vaisseau. Iel me regarde comme un chat regarde un moineau qui picore des graines.

Je n’ai pas peur. Je montre toute mon assurance. Je dresse mon torse et je crie. Iel s’en contrefiche et se jette sur moi, nous projetant violemment contre la paroi de verre qui abrite le corps du Wendigo. Elle cède sous l’impact et un liquide visqueux nous recouvre. Je tente de prendre mes jambes à mon cou, mais iel me poursuit, et nous glissons tous deux sur le sol gluant. Je n’ai plus qu’une idée en tête, soit rejoindre le vaisseau pour me défendre. Mes jambes battent un record de vitesse lorsque j’entends un couinement de douleur derrière moi. Je glisse malencontreusement et observe l’origine du couinement. Le corps du Wendigo écrase la tête de Miléna, qui n’émet plus aucun son, seul son corps sursaute faiblement, comme une poule sans tête. Le Wendigo vient-il de me sauver la vie? C’est surréel, ou irréel, je ne sais pas.

Le Wendigo semble esquisser un sourire et dresse un doigt de victoire vers moi. Une lueur plus intelligente que bestiale brille dans ses yeux. Miléna, est-ce toi?


 

Chapitre 24 : Ton corps est mon corps

Insuffler son âme dans ce Wendigo ne semble pas être la meilleure idée que Miléna ait eue. Les cordes vocales du Wendigo sont impuissantes à produire autre chose qu’un grognement terrifiant. Comment peut-elle penser que je vais parcourir des galaxies avec un garde du corps, poilu, aussi effrayant et bestial? Jamais la Garde d’un spatioport ne nous laissera visiter une quelconque planète. Ce n’est pas tant en raison de son aspect physique, parce que dans l’univers toutes les aberrations physiques sont présentes. L’humain lui-même possède de multiples aberrations physiques mais il peut toutefois communiquer de manière complexe. Je veux dire, précisément, communiquer autrement que par des vocalises gutturales et effrayantes. Le Wendigo ne peut même pas tenir un stylo entre ses doigts. Miléna peine à se redresser sur ses deux pattes arrière. Elle est devenue une bête.

Elle s’écroule au sol, épuisée par la tâche ardue de communiquer de manière compréhensible avec moi. Je ne vois qu’une solution à ce problème et elle me répugne. Je cours vers la pharmacie rudimentaire de la Vague Scélérate. Sans surprise j’y trouve diverses substances qui permettent de maîtriser les êtres organiques trop dangereux, soient ceux qui ne négocient pas. Le Wendigo soulève ses deux paupières et je lis dans ses yeux que je suis appétissant. Miléna n’a sûrement pas réussi à combler tous les espaces mentaux du Wendigo. Je glisse discrètement la seringue dans ma main droite et je répands le liquide dans les muscles du dangereux animal mythique. Il comprend ce que je fais, se redresse avec violence, et casse l’aiguille dans sa chair. Il grogne contre moi. Si le produit ne fait pas effet dans les prochaines secondes je… oh, il s’écroule. Dieu soit loué, je ne souhaitais pas mourir déchiqueté sous les crocs de cet animal.

Il n’est pas mort, bien entendu. Je traîne péniblement son corps vers le musée des horreurs. J’ai quelques minutes pour faire mon choix. Tous les corps que je vois sont tous plus mutilés les uns que les autres. Certains corps semblent plus embaumés que vivants. Et… me voilà face au choix que je ne voulusse pas exercer, choisir mon ancien corps, ou… choisir celui de Sybelle. Mon Dieu, elle est encore aussi belle que jadis, dans sa capsule de verre aux teintes évanescentes. Me pardonnera-t-elle de donner son corps à Miléna? Bah, on s’en fout, je ne peux pas laisser Miléna dans le corps du Wendigo. Je risque ma seconde vie.

J’approche le corps du Wendigo de la capsule de Sybelle. Je me souviens que Miléna avait ouvert une trappe derrière la capsule du Wendigo… je la vois… mais elle ne semble vouloir s’ouvrir qu’après le succès d’une numérisation rétinienne. Je saute vers le corps de Miléna qui gît non loin de là, dans un piteux état. Un œil semble intact… je prends une grande respiration, je tourne ma tête vers le plafond, et j’arrache fermement son œil. C’est encore assez gluant, j’espère que le numériseur rétinien va le détecter. Erreur… bip blurp… erreur… reconnaissance inconnue.

Comment ça, reconnaissance inconnue? Il doit être trop sec, je prends un reste de cannette de Moka-Mola et j’humidifie l’œil de Miléna. Je le tends à nouveau vers le numériseur récalcitrant. Erreur… bip blurp… erreur… reconnaissance inconnue. C’est un échec, je ne sais plus quoi faire. Peut-être que si je remets l’œil dans la tête… au point où j’en suis… Il ne reste plus grand-chose de la tête de Miléna, qui n’est même plus attachée à son corps. Je la redresse vers le numériseur rétinien, dont j’attends avec patience le résultat du scan. Bip blurp, accès autorisé. Veuillez insérer les aiguilles requises sur les tempes du sujet, puis appuyez sur le bouton vert pour transférer l’âme du sujet 1 vers le sujet 2, ou le bouton rouge pour transférer l’âme du sujet 2 vers le sujet 1.

Hum. Mais qui est le sujet 1? Je regarde sur les aiguilles et aucune indication numérique n’y figure. J’ai une chance sur deux. Il me semble plus logique que le sujet numéro 2 n’est pas celui présent dans la capsule, alors j’appuie sur le bouton vert. Le corps du Wendigo tressaute. Le corps de Sybelle tressaute. Mon corps retient un souffle dans ses poumons. Si j’échoue, j’espère au moins que le corps du wendigo ne se relèvera pas. Les secondes s’écoulent et plus personne ne bouge. Un frisson parcourt mon corps à l’idée que je deviens un créateur de monstres, tel Victor Frankenstein. Si Maât voit ça, ma rédemption risque de tourner court.

La capsule emprisonnant le corps de Sybelle libère le fluide brillant qui l’embaumait. Son corps se recroqueville sur lui-même, porté par l’eau qui s’écoule. C’est toujours mieux que de s’écrouler par terre comme une patate. Inanimée, elle est si belle. Je ne suis plus certain d’être capable de voir ce corps, que j’ai étreint, vivre à nouveau. Il tressaute légèrement. Les yeux de ce corps s’ouvrent, ses lèvres s’entrouvrent. Ah, mon p’tit loup, c’était l’enfer d’être dans le corps du Wendigo. Je pensais juste à une chose, sentir le sang de mes proies couler sur ma langue puis dans ma gorge.

Sybelle se lève, puis frotte l’excédent de liquide de ses vêtements seyants. J’aimerais l’embrasser passionnément, c’est le corps de la femme que j’ai aimée. Et pourtant. Et pourtant… j’ai offert ce corps à Miléna. Mon cerveau ne parvient pas à s’ajuster à cette nouvelle réalité. Un des plus grands criminels de notre ère est devenu Sybelle. Quand Sybelle a perdu son corps, suite à notre condamnation, ce ne fut plus pareil entre nous deux. Nous étions devenus des êtres mécaniques et quelque chose s’est brisé entre nous. Il ne restait plus qu’une liaison spirituelle insuffisante. Je pense que seul son corps me rattachait à celle que j’ai aimée. Hé, le p’tit loup, comment tu me trouves dans le corps de ton ancienne amante, hein? Miléna tourne sur elle-même comme un mannequin trônant sur son podium, son visage tente de reproduire toutes les émotions humaines, ce qui la rend absolument ridicule. Jamais Sybelle ne fut aussi frivole. Ça ne me fait absolument rien Miléna, on peut partir d’ici et aller sur Blabos. Quel mensonge… je suis profondément troublé… ce corps réveille mon instinct de reproduction… et la désinvolture de Miléna le rend encore plus séduisant. Mais si jamais Sybelle apprend que Noah le Désiré, devenu Miléna, occupe son corps, son volcan va nous réduire en poudre d’os.

Miléna affiche une moue déçue. C’est pas grave. Avec ce corps sublime, ce ne seront pas les amantes et les amants qui manqueront. Il pourrait même être utile pour charmer celle qui a permis cette fabuleuse invention de transférer notre âme de corps en corps. Maât trouve ceci grave, et c’est ce qui est important. Cole, laisse-moi fouiller dans la réserve du musée, on y gardait aussi des robots pas très sympathiques, mais qui remplaceront adéquatement les pilotes malheureusement décédés de la Vague Scélérate.

J’écoute Miléna sans pouvoir émettre le moindre commentaire. Non seulement elle a conservé des « criminels » dans ce musée des horreurs, mais en plus elle a gardé de vieux exemplaires des premiers robots qui ont failli exterminer l’humanité. Ils devaient être tous détruits. Je pense que j’aurais préféré déambuler quelques heures dans les ruines d’Oslotte pour trouver un pilote déchu… plutôt qu’une paire de robots prétentieux et dominateurs.


 

Chapitre 25 : Le marché des années 80

Les robots dégagent les corps de nos deux anciens pilotes, les écrasant avec indifférence. Un tibia du capitaine craque ici, la colonne cervicale de son second est écrabouillée là. Les deux robots transportent ces cadavres comme ils transporteraient une cargaison de poupées désarticulées. Fripouye et Mimolley furent pourtant des êtres humains, si vils soient-ils, et certainement plus angéliques que nous deux. Si Maât est en train de les accueillir dans l’au-delà, je crains qu’ils n’aient point de mots tendres pour Miléna et moi-même.

Je regarde Miléna qui admire la beauté du corps de Sybelle, sa nouvelle possession. Ah, Cole, regarde donc ce beau corps, cette peau lisse et laiteuse, son parfum d’épices de camomille printanière. Si je possédais encore l’esprit du Wendigo, je dévorerais ce sublime bras que je possède. Je laisserais bien Miléna disserter sur la beauté de son nouveau corps, mais je dois régler un point crucial avec elle. Miléna? Je ne peux plus t’appeler Miléna, et encore moins Sybelle, tu deviens Syléna à partir de maintenant. Elle me regarde d’une moue non convaincue. C’est quoi ton problème? Je lui ressemble physiquement, enfin je suis elle, et tu veux juste changer mon nom? T’es vraiment idiot mon ami!

Évidemment, je ne peux pas me contenter de la renommer. Je lui lance une fiole de BlueForU qu’elle attrape sans peine. Elle grimace. Vraiment? Tu veux que ma peau devienne bleue? Je hausse les épaules. Le bleu est une couleur de peau très prisée parmi les classes élevées de la galaxie du Triangle. Si Miléna pigmente sa peau en bleu, cela pourrait nous faciliter l’accès au marché unique de Blabos, dont les brocanteurs auront envie de divulguer leurs trouvailles les plus précieuses à une native du Triangle. C’est assez rare que des êtres à la peau bleutée voyagent en dehors de leur galaxie, où une légende raconte que leurs habitants ne désirent jamais rien de plus que ce qui est produit chez eux. Incroyable. C’est une attitude très mauvaise pour le commerce qui gravite autour des prises de guerre, malheureusement.

Elle avale à contrecœur la potion miraculeuse qui augmente immédiatement sous sa peau son taux d’hémoglobine réduite. Bien évidemment, Miléna ne mourra pas de cyanose. Vénuscosm a testé son produit sur près de 137 000 détenus condamnés à mort, et après plusieurs mois d’essais, 1000 survivants attestent de la réussite de ce nouveau produit de beauté. Je n’invente rien, c’est écrit en petits caractères sur la fiole, dans une langue ancienne de Mars que plus personne ne parle vraiment. Vraiment. Vénuscosm peut être accusée de nombreux maux, mais on ne peut lui reprocher ses efforts de transparence sur la nocivité de ses produits de beauté. Toi aussi Cole, tu serais beau en bleu? Miléna admire les reflets bleutés de sa peau tout en m’invitant à oublier que moi je sais lire le Mars ancien et que je ne toucherai pas à ce produit.

Syléna ordonne aux robots de cesser de s’acharner à transformer la Vague Scélérate en vaisseau digne d’accueillir les vieilles reines des continents terriens. Il est temps de mettre le cap vers Blabos et son marché d’antiquités. C’est là que se trouve le marchand originel de la technologie de transfert de conscience. Des fois ça me semble trop simpliste comme explication, mais ce que Maât veut, Dieu veut. Enfin, comme si.

Alors les robots, communiquant de manière inintelligible entre eux deux, procèdent au décollage et nous emmènent là où Syléna leur a ordonné de nous emmener, ou peut-être pas. Espèce d’idiot, fais leur confiance. S’ils avaient voulu nous tuer, ils l’auraient fait lorsque je les ai réinitialisés à leurs paramètres d’usine, là-bas au musée! Voyons! J’hausse mes épaules en guise de réponse parce que ces robots sont plus intelligents que nous ne le serons jamais et peut-être ont-ils analysé que nous éliminer séance tenante n’était pas la meilleure solution pour anéantir l’humanité et autres espèces vivantes. Ne jamais sous-estimer un tas de ferraille, surtout depuis que j’ai vécu comme un tas de ferraille immortel pendant quelques centaines d’années. Je mourrai d’ennui, et si j’en avais eu les moyens, anéantir l’humanité aurait peut-être été un passe-temps délectable. Peut-être.

Les heures engloutissent mon ennui jusqu’à ce que les reflets automnaux de Blabos vibrent devant mes yeux à travers la vitre principale du vaisseau. Les robots communiquent avec le spatioport pour que notre descente soit autorisée. Depuis la fin des Grands Anciens, Blabos est devenue une sorte de planète autonome et démocratique pour peuple dépressif ou névrosé. Leur slogan est sans doute quelque chose comme « ici sur Blabos, on prend soin de votre pathos », en vous vidant les poches et l’âme avant que vous vous suicidiez de désespoir.

La Vague Scélérate amorce sa descente rapidement, fonçant vers ces continents peuplés de feuillus aux couleurs automnales. C’est quand même beau à regarder même si je ne suis pas dépressif. Ce serait un bel endroit pour mourir volontairement et y être enterré, nourrissant ainsi ces feuillus mourants. Quelle déprime non? Le cycle de la mort ici sous vos yeux déprimés.

Les formalités du spatioport sont enfantines, Syléna signe un registre avec de faux noms invérifiables et non vérifiés. Une douanière au sourire inopportun nous raconte que Blabos est une planète pour dépressifs et que les dépressifs sont inoffensifs. Je nuance son propos en affirmant que les dépressifs préfèrent tuer des gens heureux plutôt que leurs semblables, c’est plus drôle. Blabos est ainsi épargnée de tout meurtre. J’excepte les meurtres envers soi-même.

Tout est glauque ici, je n’ai qu’une hâte, c’est de filer direct au marché, retrouver le marchand adéquat, et filer vers la source du vol de technologie. Point. Mon bon Cole, sens-tu cet air humide automnal chargé de ce parfum de sous-bois? C’est délicieux. Blabos, c’est ma planète. Oui je me souviens, c’est là que j’ai tué Miléna, enfin plutôt son dogobot l’a tuée à ma place. Comme quoi la mort, la vie, ce sont des notions bien floues, Miléna est toujours vivante, mais pas dans son corps, qui à l’origine n’était pas le sien non plus. Je comprends que Maât et ses copines souhaitent remettre de l’ordre dans tout cet imbroglio.

Syléna attire ma main froide dans sa main chaude et si je ferme les yeux c’est Sybelle que je sens à côté de moi. Elle me tire ici et là, bousculant la foule déprimée qui déambule avec monotonie dans l’antique marché. Elle ne semble pas se souvenir du brocanteur qui lui a vendu pour un prix astronomique l’immortalité relative. Il me semblait bien que c’était lui, mais je ne suis plus certaine. Une musique sans âge clame que quelqu’un a reçu l’amour en héritage, un matin au pays des cigales. Deux jeunes terriens, de 20 ans au moins, semblent vouloir s’arracher ce disque de plastique noir dont les sillons semblent creusés par une pointe aiguisée. Ce 45 tours, mes bons messieurs, sort directement des années 80! Mais attention, pas les années 2580 non non! Non, les années 1980! Les deux jeunes hommes semblent vouloir cacher des larmes qu’ils ne peuvent retenir à l’évocation de cette pièce historique d’une autre époque. Oh mes bons messieurs, 300 000 new dollars, c’est peu payer pour s’offrir cette douce musique pour son propre enterrement. Vous le valez. Votre mort le vaut! Le marchand vend bien sa soupe, si j’avais 300 000 new dollars, moi aussi je choisirais bien cette musique à mon enterrement. Les deux jeunes soupirent et s’en vont avec un air encore plus déprimé. Ils sont pauvres et mourront au chant des feuilles de feuillus qui s’écrasent dans un trou rempli d’eau stagnante. C’est la vie.

Syléna s’approche du marchand au sourire rond et satisfait de lui. Je vous reconnais, et vous, me reconnaissez-vous? Je suis Miléna, la Grande Ancienne qui régnait sur Blabos! Il ne la reconnaît pas physiquement, mais il semble trembler à l’évocation de Miléna la Grande Ancienne. Le sourire rond a disparu. Le marchand est démasqué. La cible est verrouillée. Je laisse Syléna le faire avouer qui lui a fourni la technologie pour transférer les âmes de corps en corps...


 

Chapitre 26 : Et la voleuse se prénomme ainsi…

Le pauvre marchand sue à riches gouttes. C’est un comble de suer à riches gouttes lorsque la température moyenne sur Blabos se maintient autour de 15 degrés Celsius, 12 mois par an. Syléna plonge son regard à l’iris bleuté dans les yeux larmoyants du pauvre marchand qui comprend que ce ne sont pas plusieurs millions de new dollars qui épargneront sa vie.

C’est assez triste que, dans une vie, seule la vérité puisse nous dévier d’un aimant nous attirant vers la mort. Le Blabossien comme le Terrien ne sont pas les plus entraînés à dire la vérité. Le mensonge permet de vivre dans son petit monde personnel, dont les pensées réelles restent inviolées. Des siècles et des siècles d’enseignement de bienséance ont cantonné les pensées funestes dans un recoin de notre cerveau sans jamais les annihiler. Le mensonge a remplacé la vérité dans bien des bouches.

Syléna plonge une dague à la lame rétractable sous le sein gauche du marchand, dont les vêtements en lin absorbent une quantité impressionnante d’eau corporelle. Dis-moi, mon bon marchand, souviens-toi de ces capsules de science que tu m’as vendues il y a bien longtemps. J’aimerais savoir où tu les as trouvées. Elle regarde assez follement vers le ciel, n’affrontant plus le regard du marchand, qui pourrait envisager de mentir. Il opte plutôt pour une tactique de contrat moral qui le lierait à Syléna. Mais voyons, bien-aimée Grande Ancienne, vous savez bien que lorsque je vous ai donné ces capsules, je vous ai dit que ce sont des voyageurs itinérants qui me les ont échangées contre quelque vieillerie du 20e siècle, je ne me souviens plus d’eux.

Ma compagne mortelle continue de fixer le ciel d’un regard vide inquiétant tandis que son couteau vient de pénétrer le lin trop finement tressé de la toge du marchand. La belle couleur ocre prend des teintes rosées. Le marchand échappe un petit cri horrifié. Oui oui, je me souviens là! Retirez ce couteau, je me souviens de tout! Vous savez, je suis sûrement aussi vieux que vous, ma mémoire n’est plus ce qu’elle était! Le sang qui coule semble donc être un remède aux problèmes de mémoire, je vais penser à en informer Vénuscosm, bien que je soupçonne qu’elle le sache déjà.

Oui, ça me revient. Elle n’avait pas vraiment un nom, elle se faisait appeler la Chamane. Oui, c’est ça, la Chamane. Syléna se tourne vers moi pour sonder mes connaissances au sujet de cette chamane. Je hausse les épaules en guise de réponse, je ne peux pas connaître tous les charlatans de tous les univers quand même. Nous, on ne sait pas qui c’est cette chamane, alors tu vas nous dire où la trouver! Le marchand soupire bruyamment et tripote nerveusement sa toge en lin souillée par son sang qui peine à coaguler. Elle vit sur Ganymédea, c’est là que son culte prestigieux la vénère, vous la trouverez là c’est certain! C’est aussi certain que le fait qu’il espère ne plus nous revoir jusqu’à sa mort.

Syléna semble se satisfaire de cette réponse et range sa dague dans un endroit de son habit qui ne laisse rien paraître. Moi je ne me satisfais pas de cette réponse. Pourquoi une bonimenteuse dirigeant un culte prestigieux s’abaisserait à venir sur ce marché de Blabos, certes populaire pour ses vieilleries? Dites-moi, mon bon marchand, pourquoi une bonimenteuse dirigeant un culte prestigieux s’abaisserait à venir sur ce marché de Blabos? Il grimace. Mais voyons, nous sommes le seul marché interstellaire où vous pouvez trouver ce qui a existé et qui existe encore. Si ce n’est pas vendu ici, ce sont juste des chimères. Je continue à réfléchir à voix haute. Mais que vous a-t-elle donné en échange? Il regarde avec effroi la partie du corps où Syléna pourrait avoir caché sa dague douloureuse. C’est justement ça que je ne comprends pas… elle m’a juste demandé 100 000 new dollars en échange… c’est comme si… c’est comme si… Il soupire lourdement, mais je comprends son point. C’est comme si elle voulait répandre cette technologie. Peut-être est-ce une chamane anarchiste, parce que, autant c’est sympa de pouvoir transférer sa conscience dans un corps animé ou inanimé, autant ça met un terme à la notion de fin, de mort. Tout le monde deviendrait immortel.

Allez Cole, moi j’en sais assez, on va aller rencontrer sur Ganymédea cette chamane inspirante. Syléna n’attend pas mon approbation et se dirige vers le spatioport où notre vaisseau est dorloté par deux robots sanguinaires. Oui, mais non! Oui, mais non. Le marché de Blabos abrite le Rétro-Café, en français dans le titre, et il propose des spécialités culinaires de la fin du 20e siècle. Syléna, je t’invite au Rétro-Café! Elle se tourne vers moi et grimace. Merci, mais non merci! Les bouis-bouis et autres gargotes qui célèbrent la bouffe d’un autre temps, je dis non merci. Elle tourne les talons et ira donc dévorer ses délicieux cubes lyophilisés de nourriture de 2 pouces par 2 pouces, contenant tout ce dont notre corps a besoin en nutriments pour 12 heures. Mais quelle horreur.

Elle ne gâchera donc pas mon plaisir de bouffer de la vieille bouffe, et c’est plus par politesse que je l’ai invitée. J’avance d’un pas rapide vers le Rétro-Café. Je croise des quidams qui en sortent et qui sentent bon ce parfum évanescent de friture collante. Ce resto est réputé pour ne changer son huile de friture qu’une fois par semaine, après que l’huile ait servi 168 heures. Les plus chanceux parviennent à anticiper cette septième journée, juste avant que le fin gourmet patron change cette huile quasiment noire, gorgée des saveurs des mets frits à forte chaleur pendant sept jours. Les frites n’ont plus cette couleur fade d’un attristant jaune édulcoré, elles sont d’un jaune sombre digne de l’eau la plus opaque du marais le plus marécageux.

Les portes automatiques du Rétro-Café s’ouvrent en laissant s’échapper une vague de chaleur étourdissante. La chaleur dégagée par la trentaine de friteuses alignées, ajoutée à la chaleur dégagée par tous ces clients qui se serrent les uns aux autres pour que chacun puisse goûter cette fine cuisine, envahit chaque pore de ma peau. Je me mettrais nu pour que mon corps soit embaumé par cette brume collante.

Une serveuse à la mine patibulaire, digne des restaurants français de la fin du 20e, m’accueille avec un sourire forcé et tout de suite je me sens comme un coq en pâte dans cette ambiance reconstituée si parfaitement. L’expérience gastronomique, ce n’est pas juste de la bonne bouffe, c’est toute l’ambiance autour de ces plats divins. Elle pointe une table pour deux, vide, sans même m’y accompagner, jetant au loin un menu plastifié de deux pages qui tombe par terre. Je le récupère et essuie avec mon coude les nombreuses traces de doigts graisseux qui m’empêchent de bien lire le menu. Je dis que je lis le menu, mais c’est pour la forme, je sais déjà ce que je vais commander.

Mon cœur se serre. Je le savais au fond de moi que je n’aurais pas dû poser mon regard sur ce menu. Maintenant je veux goûter à tout. J’ai envie de pleurer à l’idée que mon estomac trop neuf ne supportera pas une ingestion massive de friture, le corps des humains est trop fragile. Je passe en revue la ribambelle de viandes qui seront enrobées de panures inventives. De la cuisse de chaton abyssin panée aux graines de panko vieillies leur en sachet d’aluminium au ventricule de crocodile des marais enrobé de miettes de pain noir, mon cœur balance. Je veux tout goûter. Et les frites, ah, les frites… Monsieur, votre choix est fait? Un serveur à la mine antipathique interrompt le fil de mes pensées. J’avale le surplus de bave accumulé dans ma bouche à l’évocation de ces mets tendres fondant dans ma bouche. Oui oui, je suis prêt à commander, je choisis les frites bleues de Prusse avec mayo assaisonnée au ketchup de mamie Rétro-Café. Pour la viande ce sera le poulet élevé en cage d’os de bœuf, avec panure aux poils de yack, et j’ajoute l’extra friture noire de 7 jours pour cuire le tout.

Le brave serveur retourne vers la brigade de cuisiniers qui s’affaire devant les friteuses. Sous mes yeux, un ballet d’habiles et rigoureux cuisiniers tranche la viande extra fraîche tout en quadrillant les pommes de terre avec des machines où je n’aimerais pas laisser traîner mes mains. Je regarde l’horloge rétro dont l’aiguille des secondes frétille sur ma table. Dans moins de 75 secondes, mon plat sera apporté ou sinon ce sera gratuit. Je tolérerai un retard de 90 secondes, parce que la qualité, ça se paie. Le temps de lever mes yeux de l’horloge, le serveur dépose mon plat sans un bon appétit souhaité. Ça fait tellement de bien à mon âme d’être dans un lieu où un employé peut agir selon les émotions qu’il ressent, pas besoin ici de faire semblant d’être gentil. Si je suis chanceux, une rixe va peut-être éclater d’ici mon départ. Cela dit, pour l’instant, je me contente d’apprécier la délicieuse huile noircie qui coule de la chair du poulet que je presse dans mon palais. Y’a des moments comme ça dans la vie où j’oublie tout, et je pourrais mourir l’âme en paix. Ce soir, c’est un jour comme ça.


 

Chapitre 27 : Une mort bucolique

Avachi sur cette couchette au matelas rempli d’écales de sarrasin, j’émerge de ma torpeur. Pif et Paf, les deux robots sanguinaires qui pilotent la Vague Scélérate, semblent annoncer notre arrivée sur Ganymédea, la planète où est réfugiée, et peut-être domiciliée, la Chamane. C’est bien la Chamane avec un grand « C », faute de connaître ses nom et prénom, qui restent aussi mystérieux que son titre le suggère. Je sais, si Pif et Paf ont conscience que je les appelle Pif et Paf, ils m’enfonceront quelques kilos de boulons rouillés dans la gorge. Bien heureusement, ces surnoms affectueux, je les garde précieusement dans ma tête. Jamais ces mots ne rejoignent mes cordes vocales.

Je masse mon estomac encore un soupçon douloureux. Le miroir en face de moi renvoie une image de quelques stries noirâtres qui défigurent la peau au-dessus de mon nombril. Les recettes du Rétro-Café ont perdu leur charme rétro et honnête. La friture noire ne vaut plus leurs quelques new dollars supplémentaires. Les cuisiniers rajoutent manifestement du colorant qui laisse croire que l’huile est vieille de sept jours, mais que nenni. Ça fait six jours que mon sang peine à éliminer les substances artificielles que j’ai ingurgitées là-bas. Mon teint gris poubelle a quasiment inquiété Syléna, craignant devoir affronter la Chamane seule. Mon pauvre Cole, heureusement que tu as meilleure mine, que ferais-je contre la Chamane sans mon bouclier humain? Ce sont ses mots exacts, je suis un bouclier humain. Ce qui est ironique, c’est que je la considère aussi comme mon bouclier. Elle ne semble pas remarquer que ce n’est pas par galanterie que je la laisse passer devant moi en tout temps, c’est plutôt pour que si une escarmouche se produit, nos ennemis la visent en premier. Je suis pour la galanterie, c’est un fait.

Spatioport de Ganymédea, atterrissage dans 367 secondes. Attachez vos harnais jusqu’à arrêt complet. Arrêt complet. Terminé. Est-ce la voix de Pif? Est-ce la voix de Paf? Ils ont la même voix, mais j’aime les entendre jouer aux hôtes de l’air. Ce serait si délicieux si en plus ils savaient désigner les issues de secours de mon vaisseau et nous montrer comment revêtir une tenue spatiale d’urgence. La seule chose qui leur manque est un sourire chaleureux, ou un sourire tout court. Seules les intonations de leur voix synthétique pourraient laisser deviner la tendresse ou l’humour, mais ils n’ont pas été programmés pour les exprimer. Peut-être que leur génération de robots n’aurait pas massacré des centaines de milliers de Terriens si toutes leurs fonctionnalités avaient été débloquées. Ou, au pire, ils auraient massacré les Terriens avec le sourire.

Ganymédea n’est pas vraiment une planète connue. Son nom dérive du grec signifiant la réjouissance et il ne contient pas un suffixe qui indique qu’elle possède des ressources minières d’un intérêt quelconque. Au mieux, elle peut posséder une vocation touristique. C’est sûrement une planète idéale pour fomenter des complots quelconques de manière incognito. Si la Chamane a réellement fondé une secte ou une religion, ce n’est pourtant pas nécessaire de se cacher ici. Depuis que la création de sectes a été encouragée quelques siècles plus tôt, trop de religion a tué la religion. Aujourd’hui, le seul moyen de régner parmi les populations des différentes constellations, c’est la bonne vieille méthode qui consiste à pointer une arme mortelle vers un individu. C’est la méthode de domination la plus convaincante. Elle ne promet aucun paradis ni enfer, juste la mort ou la vie, des concepts qui sont ancrés très profondément dans le cœur des êtres vivants, plus que le paradis ou l’enfer, des notions abstraites. Cela dit, si la Chamane essaie vraiment de propager facilement la possibilité de transférer une âme de corps en corps, elle peut ainsi nuire aux vendeurs de mort ou encore à Maât et ses amies, ce qui en fait une Chamane à abattre.

Spatioport de Ganymédea, température au sol de 31 degrés Celsius, ciel dégagé, humidité relative de 23%. C’est exact, Pif et Paf font aussi dans la météo. Ils nous annoncent donc un temps sec et chaud. J’enfile donc un short en lin et une chemise blanche pour ne point attirer la chaleur. Syléna, elle, est vêtue d’un élégant pantalon bleu moulant parfaitement ses cuisses, d’un élégant chemisier bleu moulant adéquatement sa poitrine généreuse et d’un élégant chapeau blanc qui moule avec précision les os de sa tête. Merci Sybelle pour le corps de rêve, merci à moi-même pour la lumineuse couleur bleue de sa peau. Madame, monsieur, merci de présenter vos papiers! Derrière Syléna une personne à l’air mi-sérieux mi-désabusé pointe son badge avec assurance. Même sans décrypter son badge, c’est évident qu’elle est douanière.

Nous lui tendons chacun la carte plastifiée qui indique que nous sommes de nationalité vénusienne. Ah, des Vénusiens. Elle grimace. Ah, mais je déteste cette planète. C’est chez vous que ça se fabrique ces produits de beauté Vénuscosm. Il paraît qu’ils tuent des animaux pour en faire des cosmétiques. C’est horrible. Elle raconte sa vie. J’hésite à lui répondre que Vénuscosm laisse les animaux tranquilles, elle utilise plutôt les organes et les corps humains jetés dans les poubelles des hôpitaux de Vénus. Est-ce que ça la rassurerait? Si ça peut vous rassurer, ils n’utilisent aucun animal pour tester ou fabriquer leurs produits. J’ai travaillé comme journaliste dans un grand quotidien de Mars et j’ai enquêté de longs mois sur Vénuscosm. D’où le fait que je sais qu’ils testent leurs produits sur des détenus et qu’ils utilisent des déchets organiques humains. Ah, ok, ça me soulage, parce que j’aime les animaux. Ici sur Ganymédea, malheureusement nous avons très peu d’animaux comme vous devez le savoir, on a juste des fleurs, une seule sorte, et quelques arbres très grands, vraiment très grands. Vraiment très grands. Je pense que leurs arbres sont vraiment très grands. Je grimace autant qu’elle grimace.

Je vois que c’est votre première fois ici, alors je vais… hé, vous, là-bas, attendez! Ne courez pas! La douanière volante interpelle un groupe de quelques hommes et femmes dans la vingtaine, qui file rapidement vers deux véhicules communautaires. Ils m’entendent pas. Tant pis. J’espère que c’est pas leur première fois ici, sinon ce sera leur dernière fois. Elle soupire et se tourne vers moi. C’est pas grave, il faut bien nourrir nos plantes hein? Je la regarde, incrédule. Elle sort de son sac deux masques plutôt esthétiques qui enserrent le nez et la bouche. Tenez, prenez ça. Portez-les tout de suite et ne les retirez que lorsque vous quitterez l’autoroute! Ah, mais! Hé, vous, là-bas, pas si vite! Elle nous oublie aussitôt pour courir vers d’autres visiteurs.

Je regarde avec dépit le masque trembloter entre mes mains. Il me rappelle ces planètes contaminées par les virus, je les évite comme la peste. Je regarde rapidement sur ma montre holo si Ganymédea figure sur la liste des planètes pandémiques. Mais non, rien. Syléna accroche le masque à son visage. Me regarde pas comme ça! Moi je fais ce qu’on me dit. Le secret numéro un de la survie c’est de faire confiance aveuglément aux autochtones de la planète où tu arrives. J’essaie pourtant de me rebeller. Oui, mais, les jeunes, là-bas… ils n’en ont pas… Syléna hausse ses épaules tout en ajustant son masque. Elle me parle et je ne comprends rien à ce qu’elle dit. Je fourre le masque dans ma poche.

Les voitures communautaires nous attendent sagement au bout du quai. Elles ressemblent à des aéroglisseurs. Les portes se soulèvent vers le haut et nos corps vont se lover dans les sièges moelleux. L’ordinateur de bord est d’une extrême politesse et nous invite à choisir de voguer vers la capitale de Ganymédea et rien d’autre. C’est la seule destination possible, et c'est absolument là que le marchand de Blabos nous a indiqué d’aller, alors allons-y. Un message holo rouge clignote intensément, nous obligeant à le glisser vers la gauche pour l’accepter et le faire disparaître. Il avertit les voyageurs de ne pas ouvrir les fenêtres de l’aéroglisseur avant que le témoin lumineux qui représente une tête de mort ne passe du rouge au vert. Pourquoi pas.

Le véhicule quitte le spatioport à vive allure et emprunte ce qui ressemble à une autoroute à dix voies. Dix voies totalement inutiles, je ne compte que quelques véhicules qui circulent de et vers le spatioport. Sans aucun doute, quelqu’un ici a un rêve ambitieux d’expansion de la vie ganymédéanienne. Pourquoi pas.

Le béton de l’autoroute fait vite place à une autoroute de verdure tout simplement magnifique et majestueuse. Le moteur devient silencieux et le véhicule semble glisser sur les fleurs qui s’ouvrent sur son passage, dégageant des spores à peine visibles. Ce sont des fleurs d’un rose fuchsia éclatant. Je clique sur un bouton d’aide pour touriste qui explique que les véhicules profitent de la densité des spores de ces fleurs pour glisser sur eux. Je ne comprends pas tout au jargon technique, mais je trouve ceci écologique et formidablement miraculeux. Derrière son masque je devine que Syléna est tout aussi impressionnée que moi.

Nous rattrapons les deux véhicules des jeunes pressés, qui semblent conduire leur aéroglisseur de manière manuelle, tentant d’écraser de leur poids les fleurs plutôt que de se contenter de surfer sur leurs spores. C’est sans doute amusant, mais pas du tout efficace. Notre propre véhicule semble prendre son mal en patience, refusant de doubler les jeunes hardis et écervelés. Je prends aussi mon mal en patience, appréciant la beauté de ces paysages désertiques où des fleurs émergent et vivent dans cette aridité. Cole, accroche-toi! Je regarde vers l’avant, notre véhicule freine brusquement et s’arrête. L’aéroglisseur de nos voisins semble avoir été happé sur le bord de l’autoroute. Le dessous du véhicule semble endommagé. Si c’est du métal il semble brûler.

Une porte s’ouvre, un des jeunes saute du véhicule pour regarder ce qui se passe. Je n’entends pas les cris, mais je les vois sur les visages de tous ses compagnons. Ils gesticulent comme des pantins désarticulés. Leur ami marche parmi les magnifiques fleurs. Il danse parmi elles, avec leurs spores semblant accompagner ses mouvements. C’est un spectacle à la fois beau et comique. J’ai envie d’applaudir. Puis le danseur s’arrête de danser. Il fige en plein mouvement. Ses bras raidis ne parviennent plus à redescendre le long de son corps. Des spores s’engouffrent dans son nez, ses oreilles. Sa bouche reste ouverte sans pouvoir émettre un cri. Le sang commence à couler sous ses ongles, ses yeux, son nez et ses oreilles. Il fond comme une statue de glace au soleil. En quelques secondes, ses vêtements tachés de sang s’affaissent parmi les fleurs, pour y disparaître. Ses amis tombent du véhicule comme des pantins désarticulés et les fleurs trop mignonnes semblent les ingérer aussi rapidement…

Syléna met ses deux mains sur son masque en appuyant si fort que ses yeux semblent vouloir sortir de leur orbite. Elle clique furieusement sur le bouton en forme de tête de mort qui clignote dans le véhicule. Une voix désabusée résonne autour de nous. Oui, quoi? Syléna hurle que des fleurs viennent de manger plusieurs jeunes adultes sur l’autoroute qui mène à la capitale, kilomètre 127. Ah, ça. Ok. Je vais reprogrammer votre véhicule pour poursuivre votre route. Vous pouvez rien pour eux. Tout va bien aller. Syléna demande à haute voix, à personne en particulier, ce qui vient de se passer. La voix monocorde devient studieuse. La douane vous avertit de porter votre masque et de ne pas ouvrir les fenêtres de votre véhicule. C’est les règles. Après, voilà, tout le monde doit bien se nourrir. Les fleurs aussi.

Les fleurs aussi?

Chapitre 28 : Plus dangereuse qu’une fleur

Un silence de mort règne en maître dans notre aéroglisseur floral. Certes, observer de jeunes insouciants être désintégrés par des spores de fleurs trop mignonnes et attirantes, ce n’est pas la plus agréable des visions. Mais ce qui nous glace le sang n’est pas tant de voir de la chair et des os liquéfiés en quelques secondes. Non, c’est plutôt l’idée que ceci aurait pu nous arriver. Une nostalgie bienvenue s’empare de moi et je me surprends à rêvasser à mon ancien corps d’humanoïde quasi immortel. Ce corps-là aurait pu danser à travers ces fleurs mortelles et narguer leurs spores impuissantes à dissoudre cette merveille technologique. Mais je suis redevenu un humain fragile, et je ne rêve plus.

L’aéroglisseur annonce son arrivée vers la capitale par le simple fait que les fleurs ne sont plus présentes. Il poursuit sur sa lancée, glissant rapidement sur une surface vitrée et huileuse. Syléna retire son masque et soupire longuement. Tu sais Cole, si seulement j’avais pu connaître ces fleurs quelques dizaines et centaines d’années plus tôt, cela aurait évité des guerres longues et pénibles, stratégiquement complexes. Peut-être qu’une telle arme naturelle aurait terminé rapidement des guerres, mais elle aurait peiné à éviter les dommages collatéraux, bien que les Grands Anciens ne se souciaient guère des dommages collatéraux. La seule chose importante pour les dictateurs est la finalité, le résultat, personne ne se souvient plus exactement des sacrifices ayant mené aux résultats.

Un panneau lumineux discret clignote avec intensité, illuminant les lettres G et C alternativement. Bienvenue à Ganymédea City. La délicieuse voix robotisée et métallique qui s’échappe du panneau me rappelle ces temps où les robots étaient des robots, leurs créateurs n’ayant pas l’autorisation de les rendre trop humains. La modernité n’est pas plus présente dans ce présentoir, tellement 22e siècle, qui contient un guide en papier expliquant les us et coutumes sur Ganymédea. À chaque fois que je tombe sur une planète qui utilise encore du papier, je suis obligé d’éduquer mon cerveau pour tourner des pages, et dans un sens précis. C’est encore pire si les toilettes publiques utilisent du papier, je dois me souvenir que le papier se déroule aussi dans un sens précis. C’est si archaïque, mais positivement, lorsque je reviens sur Mars, je goûte alors au plaisir de sentir la chaleur irradiante des ions négatifs et positifs frotter mon arrière-train, le désinfectant sans contact, dissipant tout résidu. La modernité, quoi.

G.C. semble être la seule ville habitable de cette planète, c’est ce qui est écrit dans la brochure. J’en déduis qu’en dehors de cette ville, la nature doit être particulièrement hostile. L’être humain est réputé s’adapter à tout climat et toute adversité naturelle. Jupiter est sans doute la pire planète habitable et des Terriens y font affaire au risque de leur vie. Ce sera un mystère à éclaircir si la Chamane ne se cache pas dans la capitale. Syléna tapote mon épaule pour attirer mon attention. Elle pointe un doigt sûr de lui vers des panneaux de bois recouverts d’affiches en papier aux couleurs deux tons. Une souriante dame aux cheveux ondulés et vert paillette pointe ses deux mains vers un dessin d’aéroglisseur d’où jaillissent des milliers, voire des millions de new-dollars. « Toi aussi, cours la chance de vivre riche! Rejoins notre culte, au prix de ta vie.» Au prix de ta vie?

Effectivement, je pense que ce n’est pas difficile de trouver la Chamane. Ce n’est pas super discret d’afficher sa tête à la sortie d’une aérogare, puis de sponsoriser en plus les distributrices qui contiennent des bouteilles affichant son beau sourire, et des sandwichs qui ont « ce goût de l’au-delà que tu goûteras ». Des poètes en plus. Je suis néanmoins curieux de savoir ce que l’au-delà peut goûter dans un sandwich à la similiviande qui ressemble à ces sandwichs standardisés et inventés par la compagnie Nessless au 22e siècle. Ils sont présents dans tous les distributeurs de toutes les galaxies et sont d’un ennui gustatif assez important.

La similiviande est une galette gélatineuse et granuleuse dont les grains libèrent un liquide nutritif lorsque croqués. Leur célèbre publicité vante qu’une galette apaise la faim et la soif pendant 24 heures, ce qui est vrai. Cette galette a tué le business des régimes en quelques mois, bien qu’on puisse considérer qu’elle constitue aussi un régime. Non, je ne sais pas de quoi elle est composée et je préfère ne pas le savoir. Ce serait bien qu’un jour on puisse avoir la liste des ingrédients écrite sur les emballages de ces mets, mais je ne pense pas que cela se produise de mon vivant. Toute vérité n’est pas bonne à savoir et les famines ont été vaincues depuis qu’on ne sait plus ce qu’on mange exactement. La vie prime sur la vérité.

Quand tu auras fini de rêvasser, j’aimerais qu’on se rende chez la Chamane, qu’on la tue, et hop on en finit. Syléna a toujours un plan qui semble rapide et efficace. On arrive, on tue, on s’en va. C’est aussi simple que dans un court métrage qui dure 5 minutes. Je préfère, en prudent stratège, toujours imaginer que ma mission sera longue, pénible, et douloureuse. Ça évite les erreurs des débutants qui peuvent être chanceux quelques fois, mais mourir au moindre imprévu. J’avoue que je suis tenté de suivre un plan simple et rapide. Depuis que je sais que la mort n’est plus la fin de la vie, je me sens plus hardi à la risquer, elle est moins précieuse. Maât sera là pour nous sortir de toute déconvenue. Peut-être.

Je ne me sens pas bien aujourd’hui. Peut-être est-ce dû à l’air que je respire ici sur Ganymédea? Je me sens insouciant, mais sans euphorie, sans joie. Je me sens conquérant sans peur en arrière-plan. Je me demande si les spores de ces fleurs peuvent déjouer les mécanismes psychiques dans nos têtes, mais pourquoi nous rendre insouciants? Je chasse ces sombres idées de mon esprit parce que mon esprit veut que je les chasse. À nous la Chamane. À nous la récompense de Maât. À nous la vie ici et ailleurs.

Un taxi nous offre de nous conduire au… restaurant de la Chamane. Ce n’est point un palais, une église ou un temple, il nous dépose devant un bâtiment tristement rectangulaire, en béton gris amoché par les années. Il ressemble à ces « diners », créés au temps jadis, aux États-Unis de l’Amérique du Nord, où ce qui est dans l’assiette est plus important que la beauté du lieu. C’est quand même inhabituel d’être accueilli dans un tel lieu de culte. Une jeune adolescente au regard vide pointe une pile de feuilles de papier encore dans son enveloppe en plastique, recouverte d’une fine couche de poussière. Remplissez le formulaire, donnez-le-moi et on vous recontacte sous 48 heures lunaires. Syléna pose son menton sur mon épaule droite, je sens le souffle chaud de l’air qu’elle expire. Et voilà, plus de retour mon beau Cole. À la vie à la mort. A-t-elle bien dit à la vie à la mort? J’ai cru comprendre « à sa vie, à ma mort ». Mais j’ai dû rêver.

Chapitre 29 : L’Élue

Sybelle, assise en tailleur au cœur de Mélio, engouffre son visage entre ses mains. Être l’Élue d’une force supérieure et indéfinissable est grisant. Elle, pauvre enfant vénusienne dont le destin a massacré la famille. Elle, pauvre adolescente que le destin a transformée en assassin redouté, elle est finalement l’Élue d’une force qui réduit des cités en cendres, une force qui l’a sauvée de la lave ardente. Si elle n’est pas l’égale des Dieux, ou l’égale de Dieu, elle est au moins plus puissante que n’importe lequel des êtres vivants qui peuplent les galaxies. Des larmes de joie, ou serait-ce du soulagement, coulent sur ses joues.

Seigneuresse, dites-moi quoi faire et je m’exécuterai! Sybelle envoie à sa déesse une phrase pleine d’ambiguïté. Elle est prête à mourir tout comme elle est prête à tuer, comme si le seul but de son nouveau Dieu est de tuer, tuer, et encore tuer. Espérer régner sur des terres vides d’êtres vivants est un rêve ennuyeux. Il aurait été plus simple de ne point créer d’êtres vivants mais peut-être que son Dieu n’est pas le Dieu des Dieux.

Une voix féminine résonne dans cet antre volcanique. Les hiéroglyphes mystérieux scintillent alternativement, projetant des équations incompréhensibles sur les murs composés de roche volcanique. Sybelle, tu es mon Élue. Je t’ai choisie parmi des milliers de candidats après t’avoir observée des centaines d’années. J’ai besoin de toi. Besoin d’elle? Le cœur de Sybelle s’amourache de sa déesse et confirme avoir ainsi perdu tout sens critique. La foi a envahi son âme et elle se refuse à mettre en doute cette magie qui la dépasse. Cette déesse si puissante a besoin d’une mortelle, c’est insensé, mais la foi est insensée, alors tout est bien normal dans ce déluge d’invraisemblances.

Seigneuresse, dites-moi quoi faire et je m’exécuterai! Sybelle a renoncé à tout libre arbitre et se soumet à sa nouvelle déesse. Elle ne veut plus se battre pour ses propres desseins. Elle ne veut plus réfléchir puis décider. Elle épouse le repos de son esprit.

Là où son temple repose, celle connue sous le nom de la Chamane doit sourire même si je ne la vois pas sourire. Les intonations de sa voix expirent du contentement. Sybelle, tu vas te rendre sur Blabos, où tu élimineras celle qui s’appelle aujourd’hui Syléna, mais qui fut connue aussi sous les noms de Miléna l’Ancienne ou encore Noah le Désiré. Tu vas lui reprendre ton corps originel qu’elle a volé dans le musée des horreurs d’Oslotte. Ensuite tu viendras sur Ganymédea avec ton grand ami Cole, que tu tueras pour moi lors d’un affrontement arrangé. As-tu des questions?

Des questions? Sybelle en aurait des centaines si seulement la foi ne déréglait pas son flux de raisonnement. D’où vient cette Chamane, pourquoi s’appeler ainsi, pourquoi tuer ce misérable être sans importance qu’est Cole? Pourquoi tuer Cole alors qu’elle s’était assurément débarrassée de lui? Peu importe. La foi investit son cœur, elle a une mission claire et elle la remplira pour son nouveau Dieu. Elle lui a promis que toutes deux régneront sur le monde des vivants comme des Dieux. C’est ce qu’elle a toujours voulu et elle l’aura.

Il est temps de partir et la Chamane enseigne à Sybelle une technique qui lui permet de fermer ses yeux puis de se transporter sur Blabos dans un nouveau corps qui attend son nouvel hôte, fraîchement conservé dans sa station d’accueil. Elle appuie sur quelques hiéroglyphes, elle branche quelques électrodes, et là voilà sur Blabos, dans le corps d’une frêle jeune femme aussi petite que légère, aussi faible physiquement que les feuilles éternelles s’attachant aux arbres typiques de Blabos. Elle court rapidement vers le Rétro-Café, où Cole va souper en solitaire, la Chamane sait tout, quel grand esprit. L’hôte de Sybelle est si minuscule et ordinaire que personne ne prête attention à ce petit bout de femme qui verse du poison dans les plats commandés par Cole, et d’autres invités parce qu’il est plus simple de viser tout le monde. Il n’en mourra pas, mais cela devrait le rendre assez malade pour qu’il ne quitte pas sa cabine lors du voyage entre Blabos et Ganymédea, et hop, un souci de moins. Cet imbécile pourrait se rendre compte que Syléna n’est plus dans son corps et que la dangereuse Sybelle en a à nouveau pris possession.

Quant à Syléna, qui ne compte plus les morts horribles qu’elle a subies, incluant une mort par membres déchiquetés, elle ne peut que sentir cette décharge électrique irradier sa colonne vertébrale. Son corps s’affaisse sur lui-même, tel un pantin dont les cordes ont été coupées. Lorsque ses yeux se rouvrent, elle voit le corps bleuté de Sybelle, mais ce n’est pas un miroir. Sybelle bouge, mais elle, non. Son corps immobile lui semble bien faible, et lorsque Sybelle prend entre ses mains un gros bloc de béton pour le dresser au-dessus de son visage, elle ne peut même pas laisser échapper un cri, le béton écrase en une bouillie bruyante ce corps qu’elle n’a même pas eu le temps d’habiter plus que quelques minutes. C’est sa troisième mort.

Sybelle ne remarque même pas le liquide cervical qui coule jusqu’à ses baskets. C’est tellement bon de retrouver son bon vieux corps de rêve. Elle ne comprend pas pourquoi Miléna a cru bon d’apporter une teinte bleutée à sa peau ambrée, mais ceci se corrigera en temps utile avec une injection quelconque d’un récupérateur de couleur Vénuscosm, mais uniquement lorsque Cole pourra savoir que Syléna est Sybelle. Il est grand temps, maintenant, d’éliminer Cole. Mais pourquoi? Peu importe, sa déesse le commande.


 

Chapitre 30 : La fin, peut-être.

Le formulaire est dûment rempli puis remis à l’aimable préposée du restaurant à hamburgers. Je regarde avec regret les grands panneaux de plastiques éteints qui annonçaient le menu de ce restaurant. Les images de beaux burgers, hot-dogs et filets de poulet pané que j’imagine croustillants ont une couleur édulcorée. Un vrai poulet ça n’existe plus depuis longtemps, ce menu doit dater de quelques centaines d’années. Cette planète est plus vieille que mon estimation.

Syléna tapote affectueusement mon épaule. Dieu merci elle a encore sa peau bleue sinon je pense que je l’embrasserais à pleines lèvres tant je vois du Sybelle en elle. Je suis dramatiquement consterné de ne considérer que l’enveloppe charnelle de ma douce Sybelle, pour la désirer encore. Je suis inapte à prendre en considération son caractère devenu imbuvable, sans même parler de celui de Miléna. Si seulement ce désirable corps pouvait n’être habité par aucun esprit, ou alors celui d’une belle elfe robotisée.

Mon bon Cole, nous aurons une réponse sous 36 heures, alors autant vagabonder dans cette ville afin d’y dénicher des merveilles. La préposée lâche un hoquet cynique. Quoi, y’a rien à faire ici.Syléna plonge ses yeux bleu métallique dans le regard de la pauvre préposée qui ne se laisse pas décontenancer par cette légère menace. Cette planète est un sanctuaire dédié à notre Chamane. Vous ne trouverez ici aucun lieu de divertissement inutile. Soumis à aucune tentation, vous en profiterez pour vous recueillir, évoluer intérieurement, et vous préparer à tester votre foi sur l’île maudite de la malédiction du cercle maudit. C’est mauditement effrayant. Le seul détail qui m’ennuie est que je ne mise pas un new dollar sur un quelconque test de foi, même pour gagner des millions de new dollars.

Bref, y’a rien à faire. Alors que j’envisage toutes les possibilités de ne rien faire, une sonnerie archaïque résonne dans ce « diner » délabré au charme désuet. La préposée perd son calme olympien et gigote dans tous les sens, bousculant Syléna ainsi que ma modeste personne. Elle se jette sur un truc en plastique noir collé au mur d’entrée. Il tressaute de droite à gauche. Elle l’empoigne et le porte à l’oreille. Il cesse alors d’émettre un bruit désagréable. J’ai rarement entendu une personne prononcer autant de « oui » successivement. Même les esclaves des colonies australiennes ne semblaient pas aussi soumis. Elle n’a pas peur de deux légendes meurtrières comme Syléna et moi-même, mais elle refuse de déplaire à la personne qui lui parle à travers cet archaïque moyen de communication. C’est vrai qu’elle ne nous connaît pas vraiment.

Elle ferme les yeux et soupire. Pour la première fois, je sens de la crainte dans ses yeux lorsqu’elle s’adresse à nous. Je, euh, ne savais pas que vous étiez si importants. Mes excuses pour le formulaire à remplir, il fallait me dire que la Chamane vous attendait personnellement. Évidemment, c’est notre faute. Un véhicule vient vous chercher dans quelques minutes, je vous remercie de bien vouloir boire les quelques centilitres de cette boisson, ils vous aideront à bien voyager. L’hôtesse d’accueil nous apporte le breuvage requis. Syléna avale sans hésiter la boisson pétillante au délicat rose transparent. Elle est donc bien docile. Pas moi. Mais pourquoi j’avalerais cette boisson? Y’a quoi dedans? La préposée soupire. Si seulement elle pouvait se contenter de me laisser ne pas vider mon verre. Vous devez boire ce liquide qui va juste vous endormir. Personne ne doit savoir où se trouve l’île maudite. C’est comme ça. Mon esprit de contradiction cherche un moyen de ne pas boire ce liquide mais c’est un échec, alors je le bois, et aussitôt mes jambes s’effondrent et la dernière image qui marque mon esprit est ce filet de poulet croustillant qui a vraiment l’air délicieux.

Je ne parviens pas à estimer le temps de mon endormissement, mais en jugeant l’absence de bruits venant de mon estomac, j’estime que nous n’avons pas voyagé bien loin. Je n’ai même pas encore faim alors que je suis un grand mangeur. J’essuie la poussière sableuse qui recouvre ma tenue en lin. Son goût est assez chloré, comme si elle venait d’être nettoyée. Mais qui pourrait bien vouloir nettoyer du sable? C’est absurde, à moins d’être un monomaniaque de la propreté.

Il était temps que tu te réveilles beau gosse. Beau Gosse? Moi? Qui ça? Où ça? Syléna est assise quelques mètres plus loin, sur le sable aussi, dans ce lieu qui ressemble à une arène vidée de ses spectateurs. Je te le dis, Syléna, j’imaginais l’île maudite un brin plus effrayante. À mon humble avis nous n’avons pas quitté la capitale et ceci est juste un simple entrepôt. Syléna gigote comme si elle était mal à l’aise. Puis c’est bizarre, sa peau n’est plus bleue. Syléna est morte, j’ai juste repris mon corps, il m’appartient depuis toujours.

Son corps? Alors là, je ne sais pas ce qui me réjouit le plus. Syléna est, encore, morte, la pauvre est victime d’une malédiction karmique assez implacable. Sybelle, je m’en doutais, est encore vivante, et diablement séduisante. Son corps n’a pas vieilli et il lui va à ravir. Je me rends compte que sa personnalité assez tranchante donne tout son charme à son corps, un je-ne-sais-quoi de dangereux.

Mais tu fais quoi là? C’est moi qui lui pose la question. Elle plonge en moi ses beaux yeux que je ne sens pas amoureux. Je dois te tuer. Elle se contente de prononcer ces quelques mots et ne semble pas guetter ma réponse. C’est un peu stupide me prévenir à l’avance non? Elle hausse les épaules. Tu es plutôt facile à abattre mon cher Cole, bien que ta résilience me surprenne. Comment as-tu résisté à la mort? Je ne pense pas que ce soit le moment d’aborder le sujet Maât. Bah tu sais, la vie, la mort, on s’en fait toute une histoire mais la mort n’existe pas vraiment. Seul l’oubli de l’absence de mort nous rend peureux. Sybelle ne commente pas mes réflexions philosophiques pourtant pointues.

Tu as dit que tu dois me tuer, pourquoi, encore? Sybelle hausse ses épaules. La Chamane n’aime pas les fouineurs dans ton genre, je dois t’éliminer, c’est ainsi. C’est une explication assez logique, j’aime ça. Je suis un fouineur c’est certain. Mais pourquoi t’utiliser toi? Elle doit bien être capable de le faire elle-même, je suis assez faible. Sybelle soupire encore, et encore. Il semblerait que tu sois protégé… ou un truc comme ça… je ne questionne pas les ordres, marque le dans ton esprit.

Autant de mystères et de questions sans vraie réponse titillent mon intelligence, mais pas pour longtemps. Sybelle tire de sous elle deux pistolets qui ressemblent étrangement à ceux de son premier carnage sur Vuatuu. Est-ce mon karma à moi, et le sien? Que puis-je bien faire contre un parfait assassin qui pointe deux pistolets vers moi? Je fouille mes poches et n’y trouve qu’un kleenex roulé en boule. Sybelle jette les deux pistolets devant elle, peut-être veut-elle un duel. Merci le karma. Un merci qui ne dure pas longtemps, elle sort un couteau japonais à la lame sculptée. Je peine à me souvenir si c’est ce couteau qui a tué son bourreau et capitaine de légion australienne. J’aurais pu mourir comme un citoyen innocent de Vuatuu mais elle choisit de me tuer avec l’arme qui a tué son pire ennemi. Je suis déçu.

Oui, je pourrais résister, le corps que j’occupe est bien meilleur que mon corps d’origine, mais je suis fatigué. Maât va être déçue, c’est certain, j’espère que ça ne me privera pas d’aller dans le monde suivant dont j’ai oublié le nom. Quoi, tu vas pas résister? Tu vas me laisser enfoncer ce couteau sans réagir? Je hausse mes épaules. Tu sais, moi, si ça peut te faire plaisir de me tuer, alors je te dis, vas-y ma belle. Elle fixe mes yeux et s’approche de moi en tenant son couteau le long de son corps. Arrivée en face de moi, elle l’enfonce avec douceur dans ce qui sert de cœur à ce corps. Ça fait mal. C’est pas très original comme pensée mais je n’ai jamais été un poète. Je le sens arrêter de battre, et son sang coule à l’intérieur de mon corps. Alors voilà, c’est fini. Ce corps s’écroule et je m’évanouis. Je guette une lumière blanche mais n’obtiens qu’un rire en retour. Un rire de folle. Un rire fou furieux.

J’ouvre les yeux brusquement et je secoue sauvagement mon corps, retenu sur une chaise médicale par plein de câbles de couleurs plutôt bariolées. Zut, je ne suis pas mort, j’ai été drogué. Je suis désolée, mon ami, mais tu n’es pas mort. Je reconnais l’apparence de cette très jolie femme à ses cheveux verts, j’ai l’honneur de rencontrer la Chamane. C’est moi que tu voulais voir, j’imagine. Je suis la déesse de ces lieux. Ouf, en voilà une qui se prend au sérieux. J’espère qu’elle ne lit pas dans mes pensées sinon je vais vraiment mourir.

Pourquoi tenais-tu tant que ça à me voir? Je me demande si elle sait, ou pas. Je réponds à sa question par une autre question. Pourquoi demander à Sybelle de me tuer? Elle se tourne vers Sybelle. Oh, je devais m’assurer de sa loyauté. Elle a parfaitement rempli son épreuve, sans le moindre état d’âme. J’ai besoin de personnes comme elle dans mon entourage. Je ne peux pas régner seule sur d’aussi vastes étendues. Oui, j’ai des pouvoirs que le commun des mortels ne possède pas, mais je ne peux pas être partout en même temps. Alors là, je veux souligner qu’elle est une déesse plutôt minable. Imaginons le ou les dieux qui ont créé des galaxies, des êtres vivants avec de l’ADN incompréhensible et autres trucs super compliqués physiquement, biologiquement, et autres trucs se terminant en -ment. Ils règnent sur les vivants, les morts et le silence. Et la Chamane, elle, a besoin de sbires pour régner. Elle a volé suffisamment de connaissances dans l’au-delà pour paraître déesse en ce monde mais elle n’est qu’une voleuse. Le voleur n’est jamais aussi génial que le créateur.

Je me demande ce que tu veux de moi. Je me demande… qui t’envoie… Elle plonge ses yeux aussi émeraude que ses cheveux dans mes yeux, et je me surprends à apprécier la douceur qui existe à être à quelques centimètres de son visage. Je sens alors mon cœur durcir, physiquement, comme si en l’ayant vraiment vu mon corps a déclenché un mécanisme interne. Il devient dur. Je le sens battre mécaniquement, comme… comme une bombe qui va exploser. Des tic et tac résonnent dans mes veines. La surprise que la Chamane lit dans mes yeux la rend subitement humaine. Elle comprend que je suis piégé. Je comprends que je suis juste le véhicule d’un piège. Je suis celui qui fut l’amant et le complice de sa protégée. Je suis le seul qui pouvait s’approcher d’elle. Je n’ai pas été choisi pour mes vibrantes qualités intellectuelles ou martiales. J’ai juste été choisi pour être une bombe. Je ne voulais tellement pas mourir déchiqueté… tellement pas… et c’est ma dernière pensée. J’explose, emportant avec moi la moitié de Ganymédea. Bravo Maât.

À suivre en novembre 2022


 

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